Le petit Xavier

Xavier Julien (né en 1838)

Tailleur d’habits, demeurant 4 rue de la Voûte.

“Un autre être bien exceptionnel dans son genre, c’était celui qu’on appelait le petit Xavier.

Personnage bien inoffensif, légèrement simplet, d’une soixantaine d’années environ, presque un nain, mais le buste d’un homme normal, les jambes très courtes et arquées, il marchait en canard.

Chauve sur tout le dessus du crâne, il était toujours coiffé d’une casquette Louis XI avec oreillettes pendantes, été comme hiver.

Il riait toujours, et présentait en riant une bouche complètement dépourvue de dents, qui se fendait d’une oreille à l’autre. Vraiment défavorisé de la nature, il n’offrait cependant pas l’aspect d’un miséreux. On se demandait de quoi il vivait. Il avait bien en principe la profession de tailleur d’habits, mais avait-il jamais été capable de tailler une veste ou un pantalon ? Sa principale occupation consistait à poser des fonds de culotte et des genouillères aux pantalons. Il cultivait aussi un tout petit jardin et un lopin de terre contenant une vingtaine de ceps de vigne, qui était misérable, faute d’engrais. Enserré entre des rochers couverts de buissons, au quartier des Barrys, c’était surtout un repaire à serpents.

Ce petit bonhomme était connu de tout le monde. On ne se moquait pas de lui, on échangeait un salut au passage, et il répondait toujours avec son plus large sourire. Il habitait au premier étage d’une maison un peu en retrait de la rue. Tous les jours, et plusieurs fois par jour, comme pour s’aérer, il venait à petits pas, en manches de chemise, les mains dans les poches, se poster au bord de la rue, son mètre souple de tailleur autour du cou. Là, il humait l’air, regardait passer piétons et charrettes, et semblait vouloir attirer l’attention des passants sur sa disponibilité à leur service.

Mon grand-père[1], trois ou quatre ans avant de mourir, eut l’idée de mettre à contribution au moins une fois ce brave tailleur, qu’il connaissait depuis toujours, et à qui il souhaitait donner un témoignage de sympathie et d’intérêt. Il avait dans son armoire une pièce de drap épais, solide, de couleur bleue, qu’il avait achetée à une foire du Puy, où il s’était rendu en pèlerinage avec son voisin et ami Joselou[2]. Il avait donc décidé d’en faire confectionner un pantalon pour les jours de semaine, désirant conserver toujours net son costume du dimanche à veste croisée.

Il y avait plus de dix ans qu’il n’avait rien changé à son habillement : ces vêtements en bon drap du Puy étaient inusables.

C’était en hiver. On fit donc mander ce brave “petit Xavier”, qui se présenta avec son plus large sourire, et pénétra dans la maison avec force salutations et remerciements. Je revois la scène qui avait frappé mon imagination: mon grand-père debout, et devant lui un petit bonhomme demi-nain, le visage perdu dans ses favoris et dans sa moustache, se parlant sans cesse à lui-même en gesticulant comme un petit automate, avec son mètre souple à la main, et, tirant de sa poche, quatre ou cinq petits bouts de papier, notant sur chacun une mesure, avec un gros crayon rouge de menuisier, en chiffres énormes qu’il était bien certainement le seul à pouvoir interpréter. Cette prise de mesures, vérification comprise, fut longue et laborieuse.

Le lendemain, on le vit réapparaître, pour venir expliquer qu’il avait réfléchi, et que pour faire quelque chose de bien il avait besoin de voir clair, que chez lui le jour n’était pas assez bon, et donc qu’il valait mieux qu’il vienne travailler chez nous ! Ce fut la stupéfaction, et la décision ne fut prise que par notre père à son retour des champs, car cela entraînait des complications. A en juger par le temps passé à prendre les mesures, on devinait que la confection pouvait être longue. Il allait falloir l’installer à la salle à manger, donc y entretenir du feu, brûler du charbon! Et si on devait recevoir quelqu’un, sa présence pourrait être gênante, etc. Malgré tous ces inconvénients, il fut décidé qu’on ne pouvait lui refuser sans le vexer.

Résultat, l’après-midi fut employé par lui pour transporter tout son matériel : une grande planche qui lui servait de table, posée sur deux chevalets que nous avions, une grande règle plate, striée de multiples repères, ses énormes ciseaux, son monstrueux fer à repasser, dont le bloc de fonte évidé était fait pour recevoir un feu de charbon de bois, enfin son tabouret bas, adapté à sa petite taille, dont le siège était rembourré de chiffons. Sans oublier le mètre souple…

Ce fut une catastrophe ! La confection dura six jours. Il fallut procéder à trois ou quatre essayages, avoir recours à autant de retouches importantes, subir son catarrhe, ses jurons, ses séances d’énervement, pour ne pas dire sa colère, contre les difficultés. Il faut ajouter que mes parents, quoique navrés du tour que prenaient les choses, n’avaient pas eu le courage, quand arrivait l’heure des repas, de le laisser regagner son domicile où il n’avait peut-être rien à manger. Car il vivait seul. Nos parents nous avaient bien prévenus : « Il ne faut pas le regarder manger à table, ses parents ne lui ont peut-être pas appris…»

Comble de malheur, même retouché plusieurs fois, le pantalon collait très mal. Les jambes manquaient d’ampleur, le reste aussi, il fallut déplacer plusieurs boutons… Mes parents en riaient de bon cœur, mais cette aventure avait attristé mon pauvre grand-père, qui voyait sa bonne volonté mal récompensée. Ce fameux pantalon, une fois payé, fut-il seulement utilisé ?”

Extrait des Souvenirs d’Auguste Rama

[1] François Rama (1818-1892)

[2] Joseph Dumont, domicilié à La Bardoine. Son épouse Rosette et lui étaient appelés les Jamilliou. Voir leur portrait à la rubrique Les Jamilliou.

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