Rébellion

Les mauvaises nouvelles (pour nous, prisonniers français) nous étaient distribuées fréquemment. Nous savions que les Russes ayant trahi la cause des Alliés et signé le traité de Brest-Litovsk[1] les Allemands avaient retiré de leur front oriental toutes leurs forces rendues disponibles pour les lancer contre le front français. Nos gardiens ainsi que les gens du village nous annonçaient que les Allemands avaient rompu le front français et qu’ils s’avançaient sur Paris. Les gamins nous criaient avec un méchant ricanement : « Frankreich kaput ! » Pas seulement les gamins, de grandes personnes aussi.
Nous répondions hardiment et même quelquefois en leur riant au nez : « Nein, nein ! Noch nicht ! » Cependant, les nouvelles devenant de plus en plus mauvaises nous ressentions de l’angoisse mais nous ne le laissions pas paraître ils en eussent été trop heureux. Nous leur assurions qu’ils n’auraient pas les Français ni leurs alliés comme ils avaient eu les Russes.
Tout à coup, un matin, nous vîmes que les maisons principales du village étaient pavoisées et que de longs drapeaux couvraient les murs de l’école et de la mairie. Quand nous passions dans les rues les gens nous criaient : « Paris abgeschossen ! Frankreich kaput ! » (Paris est bombardé ! la France est perdue !) et les enfants nous jetaient des pierres. Ce jour-là nous ne leur répondions plus. Nous nous demandions s’il était bien exact que Paris fût bombardé par les Allemands. Notre angoisse était grande. Les Allemands nous expliquaient que Paris était bombardé par un canon nouveau et formidable qui tirait à 120 kilomètres, que leurs troupes avançaient toujours et que dans peu de jours la capitale française serait entre leurs mains. « Pas si vite ! pas si vite, attendons un peu ». leur répondions-nous.
Nous apercevions sur leurs journaux de grands titres en gros caractères : « Die Fahne heraus ! »
Je m’étais promis de m’enfuir si jamais les Allemands avaient été victorieux comme en 1870. Je m’évaderais ; si j’étais repris je m’évaderais encore ; je m’évaderais sans cesse ; je réussirais ou je mourrais mais ils ne m’auraient plus. Heureusement, après avoir chanté victoire, après nous avoir obsédés du récit de leurs exploits formidables et colossaux ils se turent soudain et ne nous firent plus part d’aucune nouvelle. Nous ne fûmes pas longs à en tirer d’heureux pronostics : « Pas de nouvelles ! Bonne nouvelle les gars ! » Nous nous disions qu’ils avaient dû “tomber sur un bec” en s’avançant sur Paris comme en 1914 et nous ne pensions pas dire si juste.
Ce fut à ce moment là que j’eus une dispute avec “ma vieille” qui m’avait exaspéré au sujet des mauvaises nouvelles et puis, comme je l’ai dit plus haut, je lui en voulais pour d’autres motifs. Sa fille aînée était intervenue dans la dispute et elle m’injuriait. J’eus le dernier mot en annonçant tranquillement à ces femmes allemandes que le dimanche suivant je ne reviendrais plus chez elles mais que je resterais à la baraque. J’étais bien résolu à ne plus revenir sur cette décision pas même par la force des baïonnettes.
Le dimanche matin en quittant ma vieille je lui rappelai donc que je ne rentrerais pas le soir et je lui dis adieu. La vieille alla raconter la chose au gardien qui avait la surveillance des prisonniers détachés dans le petit village et tous deux ils vinrent à la baraque parler au kommandoführ. Je ne les vis pas mais je ne tardai pas à subir le prompt effet de leurs plaintes contre moi. Le kommandoführ vint me saisir dans la baraque au milieu de mes camarades. Je fus bousculé, houspillé et conduit dehors contre la palissade qui entourait la baraque. Tous les gardiens étaient autour de moi me traitant de fainéant, de chien de Français qui avait fait des misères à une pauvre vieille veuve. Après leurs bordées d’injures je fus mis au piquet, au garde à vous, contre la palissade. Le plus jeune des gardiens (il ne devait pas avoir vingt ans) vint avec son fusil pour se tenir près de moi. Il me donnait des coups de pied aux talons en me disant que je ne les joignais pas comme il faut. Je les joignis de mon mieux, je ne pouvais les joindre mieux, mais ce n’était là qu’un prétexte pour me frapper et me bousculer car il continuait à me donner des coups de pied aux talons. Exaspéré, je me retournai franchement face à lui et, croisant les bras sur ma poitrine, je lui dis en bon français : « Dis donc, toi, je voudrais bien savoir ce que tu veux ! » Je n’eus que le temps de le dire ; il chargea son fusil et poussa un cri pour donner l’alerte. Il s’était peut-être imaginé que j’allais porter la main sur lui mais il faisait erreur. Je n’étais pas assez bête pour cela, je savais bien que je ne pouvais lutter, moi, prisonnier, avec une demi-douzaine de gardiens armés. Le kommandoführ sortit précipitamment avec les autres gardiens ; je fus à nouveau houspillé et passé à tabac. Puis ils me firent sortir en dehors de la palissade, sans doute pour que mes camarades ne vissent pas ce qu’on allait faire de moi. Je me demandais s’ils étaient cette fois-ci résolus à me fusiller ; je n’avais nulle crainte, je me sentais prêt. Cependant, j’y songe aujourd’hui, ma pauvre conscience n’était guère en ordre. Comment peut-on avoir ce sentiment ou plutôt cette sensation que l’on est prêt à mourir quand on n’a pas sa conscience en règle ? Quelle est cette inattention, cet oubli, cette distraction de l’âme ? Sans doute il n’avait pas été question de me fusiller ; les gardiens n’avaient, je pense, pas le droit de le faire ainsi sans autre forme de procès. Ils avaient voulu me dompter par la terreur, peut-être, comme les Allemands aiment à le faire. Après m’avoir passé à tabac, le kommandoführ ordonna au jeune gardien qui m’avait frappé de me conduire à la prison de Rastelstein qui se trouvait à moins deux kilomètres de là. Ce jeune gardien m’insulta tout le long du chemin ; il aurait voulu me faire courir au pas gymnastique mais malgré tous ses efforts et menaces il ne put y réussir. Il me donnait de grandes poussées en me criant :  « Cours, trotte, chien de fainéant de cochon de sale Français ! » Je me retournais vers lui et je lui répondais : « Je ne suis ni un chien, ni un cochon, pas plus que toi, mais je suis un homme et un Français. » Il me poussait plus fort et m’injuriait davantage tenant son arme prête dans le cas où j’aurais voulu m’enfuir et lui échapper. Je n’essayai pas de lui échapper, je ne voulais pas m’enfuir mais j’étais décidé à résister jusqu’au bout. Arrivé à la prison, je dus attendre car le feldwebel n’était pas là. Les gardiens n’avaient pas l’air de me considérer comme un individu dangereux et ils ne se dérangèrent même pas pour me recevoir.
Au bout d’un moment l’un d’eux s’avança avec une trousse de clefs et on m’achemina vers un cachot dans lequel se trouvait déjà un pauvre prisonnier russe maigre comme un squelette et plein de poux. Il était là depuis longtemps déjà. Il n’y avait pas d’autre place pour moi.
On me fit enlever mes chaussures, vider mes poches et le tout fut enfermé dans un mouchoir que le gardien de prison emporta. C’était une précaution contre l’évasion mais je ne voulais pas m’évader parce que j’étais sûr que les Allemands recevaient la pile chez nous et que ce serait bientôt la grande évasion de tous les prisonniers.
Le cachot avait bien deux mètres de longueur et une largeur d’un mètre cinquante au plus. Une grande planche en plan incliné le remplissait presque ; il y avait au bout une cruche et c’était tout ; nulle ouverture ne laissait entre la lumière sauf le dessous de la porte. Le Russe me raconta que, s’étant évadé, il avait été repris et qu’il était là depuis une douzaine de jours.
J’étais dans un tel état d’excitation nerveuse, j’avais toujours si présente à l’esprit une pensée qui me réconfortait extraordinairement (celle que les Allemands étaient en train de recevoir la pile en France) que je n’eus pas une seule minute d’ennui, ni faim ni soif pendant les vingt-quatre heures de cachot que je fis. Moi qui dors habituellement comme une brute je crois que je ne fermai pas l’œil et je me sentais âprement heureux. Mon imagination me faisait voir les coups de butoir qu’ils recevaient là-bas d’où on les chassait bientôt. Le Dimanche soir, vers quatre heures, mon camarade russe se mit à frapper de petits coups à la porte ; j’aurais voulu l’en empêcher, on était si tranquilles comme cela mais il avait faim, le pauvre, il mourait de faim.
Personne ne venait, le Russe continuait à frapper, plus fort, un peu plus fort. Tout à coup j’entends des pas, un bruit de clefs qui s’entrechoquent, puis le grincement de la serrure ; le Russe me faisait des signes désespérés pour que je me tinsse debout. Je me dressai. C’était le feldwebel qui ouvrait la porte, avec une expression du visage brutale et sans pitié ; il demanda au Russe ce qu’il désirait : « Que j’aille chercher de l’eau » répondit le Russe d’une voix suppliante et terrifiée car il n’osait pas dire qu’il avait faim. Pourquoi ? Parce que, sans doute, on en profiterait pour le nourrir de coups.
« Trotte ! » lui cria le feldwebel. Presque à cloche-pied le pauvre Russe courut tant qu’il put pour aller remplir la cruche. Pendant ce temps le feldwebel m’interpella de la sorte : « Arschloch ! C’est ainsi que tu as appris à te tenir devant les gradés en France ? » et en disant cela il me donna un violent coup de poing au visage qui me fit frapper la tête contre le mur qui était derrière moi. Je compris qu’il fallait se dresser et prendre la position du garde-à-vous lorsque le feldwebel ouvrait la porte du cachot. Je me mis au garde-à-vous et je regardai bien en face ce sous-officier allemand qui venait de m’insulter et de me frapper si brutalement mais je ne desserrai pas les lèvres.
Le Russe rapportait sa cruche, clopin-clopant, aussi vite qu’il le pouvait. Dès qu’il fut rentré le feldwebel referma la porte à clef et s’éloigna d’un pas raide et cadencé.
Ce fut le seul incident qui rompit le calme réconfortant de mes vingt-quatre heures de cachot. J’en voulais un peu à mon pauvre et squelettique camarade russe de l’avoir involontairement provoqué. Mais il avait si faim le pauvre misérable et durant toute la journée il n’avait pas reçu le plus petit morceau de pain. Que lui avait-on donné à manger depuis qu’il était là ? S’il passait tous ses jours comme il avait passé le Dimanche avec moi il était à plaindre le pauvre malheureux.
Le lundi matin vers sept ou huit heures j’entendis causer auprès du cachot et parmi les voix je distinguai celle de l’un de nos gardiens de la baraque qui était le plus sympathique de tous, une sorte de gros balourd bonasse et inoffensif. Je pensai immédiatement : Tiens, il vient me chercher. Où donc va-t-on m’envoyer à présent ? Il était d’usage que ceux des prisonniers qui s’étaient mal conduits chez les paysans, dans les kommandos de culture, qui étaient des kommandos privilégiés, fussent déportés dans des kommandos de fabriques, d’usines ou de mines qui étaient considérés comme les plus terribles et où l’on infligeait les pires tortures et les pires privations aux malheureux captifs. Là ils étaient fouettés, enfermés dans des chambres surchauffées, privés de nourriture pendant des jours entiers et roués de coups sous les plus petits prétextes ; là il n’y avait pas moyen de résister, de tenir le coup ; là il fallait marcher comme des damnés dans un enfer ; là il n’y avait aucune place pour la pitié ; là des hommes étaient moins considérés que les plus vils des animaux et leur vie ne coûtait rien ; là, ceux des gardiens qui avaient de la haine pouvaient l’assouvir impunément et on les choisissait tout spécialement pour ces sortes de kommandos. Et c’est dans cette sorte de kommandos que je pensais être envoyé maintenant. Je savais ce qu’il en était, des camarades m’en avaient assez raconté là-dessus mais, tant pis, j’irais.
J’avais dit à ma vieille que je ne reviendrais pas ; je ne reviendrais pas chez elle et pour moi c’était l’essentiel. Elle apprendrait que lorsqu’un Français a quelque chose dans la tête il ne l’a pas au talon.
Soudain, la porte du cachot s’ouvrit. Le feldwebel qui la veille avait été si arrogant et si brutal à mon égard s’était radouci comme par enchantement. La nuit porte conseil, pensai-je. Il me parla d’une voix aimable, il se montra poli et courtois ; je ne le reconnaissais plus et je n’y comprenais rien. Il fit apporter le mouchoir dans lequel étaient mes affaires et il me dit de bien regarder si rien n’y manquait. En un clin d’œil je vis que tout y était bien et je le lui dis. Je remis mes chaussures et mes bandes-molletières, puis, m’adressant au gardien qui venait me chercher : Fabrik ? lui demandai-je simplement ce qui dans notre langage voulait dire : Est-ce que je vais dans un kommando de fabriques ? Nein, nein, me répondit-il, Rodenbach zurück. Non, non, tu retournes à Rodenbach. Chez la même vieille ? poursuivis-je tout surpris. « Non, non, me dit-il, tu n’iras plus chez elle ; tu iras chez d’autres paysans. » J’en restais stupéfait, je ne m’attendais pas à cela. J’étais satisfait puisqu’on me disait que je ne retournerais plus chez la vieille ; il ne me déplaisait pas de revenir à Rodenbach où il me serait bien permis de narguer un peu cette vieille qui m’avait fait faire vingt-quatre heures de cachot lorsque je la rencontrerais dans le petit village, oh, pas méchamment, il me suffirait de la regarder naturellement, sans dire un seul mot, sans avoir un sourire avantageux ou ironique. Et c’est ainsi que je fis lorsque je la rencontrai par la suite mais elle baissait les yeux et avait l’air plus renfrognée que jamais. Mais que s’était-il donc passé pour que les gardiens irrités se fussent si promptement radoucis à mon égard. Je l’appris peu après. Le maire du petit village, qu’on appelait le förster, ayant appris ce qui s’était passé à la baraque, ce dimanche matin, était venu en personne prendre ma défense et plaider ma cause, déclarant qu’il m’avait vu travailler dans les champs et qu’il était faux que je fusse un fainéant. De plus, il n’aimait pas la vieille, la vieille Katherin Franz qui n’était estimée de presque personne au petit village car, je l’ai dit plus haut, elle était maraudeuse et il est certain que plus d’un paysan s’en était aperçu. On avait donc déclaré qu’il y avait eu fausse manœuvre et malentendu et j’avais été acquitté. Eh bien, ce maire était un brave homme. J’étais content quand même d’avoir fait un peu de cachot.
On était à l’époque des moissons. Le gardien me conduisit chez la bouchère du village. Le village était tout petit et il n’y avait qu’une seule boucherie, la sienne, qui n’était ouverte qu’un jour par semaine, le vendredi. Aucun animal n’était abattu chez elle. Il y avait des cartes pour la viande comme il y en avait pour le pain et le sucre. Ces cartes donnaient droit pour chaque personne à une petite quantité de viande une seule fois par semaine. On abattait de rares animaux à un village qui se trouvait à trois ou quatre kilomètres de Rodenbach et c’était là que les villages d’alentour venaient prendre livraison de la part qui leur était destinée. Chaque vendredi matin j’allais donc chercher la viande au moyen d’un tout petit chariot que je tirai d’une main ; le petit garçon de la bouchère, un enfant de neuf ans, m’accompagnait et il était tout fier de tenir et de présenter lui-même la feuille qui indiquait le poids de viande auquel donnait droit l’ensemble des cartes des habitants de Rodenbach.
La bouchère était une femme propre et d’une certaine distinction, elle ne devait guère avoir dépassé la quarantaine si toutefois elle l’avait atteinte. Son mari était sur le front de l’Est, il y était demeuré malgré le traité de paix avec la Russie. Elle avait trois grandes jeunes filles et son petit garçon de neuf ans, Heinz. Les deux aînées des jeunes filles travaillaient dans les bureaux à la ville, partant le matin et rentrant de bonne heure le soir.
La maison était propre et bien entretenue ; ces gens avaient de l’ordre et du goût. La petite boucherie, son étal et sa devanture étaient une petite merveille de propreté reluisante et de bon ordre.
En fait de bétail, la bouchère, frau Otto Monzert, avait deux petites vaches dont l’une était plus spécialement destinée à porter le joug ; elle avait aussi deux porcs.
J’étais chargé d’entretenir l’étable dans un état de propreté constante et pour cela je devais renouveler entièrement la litière et balayer trois fois par jour. Aussitôt levé, le matin, je venais mettre de l’ordre à l’étable ce qui était fait en quelques minutes. Alors la patronne venait traire ses vaches et m’envoyait prendre mon petit déjeuner tout seul à la cuisine. Il y avait du café d’orge bien chaud, du lait, des tartines de pain noir, de la confiture et quelquefois du beurre. J’y ajoutais deux ou trois biscuits de France mouillés à l’eau et que laissais gonfler et chauffer sur le fourneau. Je n’étais pas très malheureux matériellement parlant durant cette période mais, c’était les derniers mois, les dernières semaines de ma captivité.
La patronne me laissait mon autonomie ; j’allais comme un homme libre et indépendant. Lorsque j’avais pris mon petit déjeuner bien tranquillement, elle revenait de traire et m’indiquait seulement le travail que j’aurais à faire pendant la matinée mais elle me laissait ensuite agir seul et à ma guise et elle ne m’accompagnait jamais dans les champs. Cela me plaisait beaucoup et je faisais consciencieusement mon travail sans trop me hâter jamais. J’attelais ma petite vache qui était beaucoup plus docile que le bœuf favori de la vieille Catherine. J’allais chercher du fourrage vert « Futter holen » car dans cette contrée les vaches ne vont jamais à la prairie mais sont nourries en tout temps à l’étable. Je transportais du purin pour fumer les champs, j’allais labourer, je travaillais à la moisson en compagnie du père de la bouchère qui venait faucher le blé. J’arrachais et je transportais les pommes de terre etc.… En allant aux champs, ma petite vache jolie et propre, marchait assez lentement en tirant sa petite charrette mais je ne la pressais pas, je la suivais très paisiblement en suivant le cours de mes pensées ou de mes rêveries, en regardant le paysage, en fumant une cigarette.
Lorsque je rentrais des champs la patronne me demandait comment était le colza, si la terre avait été bien trempée par la dernière pluie et si elle se labourait aisément, si l’avoine ou le seigle paraissait assez mûrs pour être coupés etc.… Elle avait confiance en moi et cela me plaisait. Aussi je lui étais tout dévoué et je me prêtais de bon cœur à lui aider dans quelques fraudes contre le réquisitionnement militaire intensif. La police contrôlait chaque semaine les ressources dont disposaient les paysans : bétail, poules, récoltes etc.… et elle réquisitionnait sur-le-champ tout ce qui paraissait être en surplus. Des experts venaient traire les vaches et fixaient ensuite la quantité de lait et de beurre que chaque paysan était tenu de fournir déduction faite du nombre de bouches qu’il avait à nourrir. Il en était de même pour les œufs. Lorsque les céréales avaient été battues, les policiers venaient mesurer la quantité de grain obtenue et, ayant déterminé la quantité que le paysan pouvait garder, ils prélevaient le reste sur-le-champ. Après la récolte des pommes de terre c’était la même chose. Lorsqu’un paysan abattait un porc la police devait en être avertie et elle en prélevait une grande partie. « Si l’on faisait cela en France ! disions-nous entre prisonniers, on ne le supporterait pas, le populo descendrait dans la rue et ça tournerait mal. » Mais les paysans rhénans paraissaient entièrement soumis et nul d’entre eux ne s’avisait de protester. Quelquefois cependant nous les entendions bougonner doucement mais jamais devant les policiers.
Au printemps de cette année 1918 où les Allemands qui, voulant porter leur grand coup et en finir, avaient avec un soin méthodique recueilli et rassemblé les dernières ressources de leur pays pour les mettre au service de leurs armées de l’ouest, mon ancienne patronne, la vieille Catherine, fut obligée de céder et de conduire elle-même à la gare une superbe petite génisse qu’elle avait pu garder jusqu’alors. Je n’oublierai jamais la douleur que cette vieille femme en éprouva. Je lui aidai à conduire la petite génisse jusqu’à la gare où un abattoir fonctionnait pour fournir de la viande fraîche aux troupes boches. Tout le long du chemin, un mouchoir à la main, la pauvre vieille essuya ses larmes, débitant ses plaintes lamentables et entrecoupées de sanglots. Jamais je n’avais eu autant pitié d’elle. Mais les policiers allemands ne parurent même pas remarquer son chagrin ; dès que nous fûmes arrivés à la gare la génisse fut appréhendée et les bouchers militaires se mirent promptement en devoir de l’occire sans faire attention à ceux qui l’avaient amenée. C’était la guerre.
La police du réquisitionnement ne se contentait pas de contrôler les produits au moment des récoltes et de rationner les paysans en faisant leurs prélèvements à ce moment-là ; elle revenait de temps à autre examiner la provision de blé et de pommes de terre dont disposait chaque paysan. Si le paysan avait été trop économe et s’il avait ménagé ses provisions mal lui en prenait car alors les policiers faisaient un nouveau prélèvement. Aussi lorsque la visite des policiers était annoncée dans le village, la nouvelle courait de bouche en bouche et ceux des paysans qui redoutaient que leur provision jugée trop considérable et amputée d’un nouveau prélèvement se précipitaient à la cave avec des paniers pour cacher des pommes de terre.
Ma nouvelle patronne, la bouchère, était plus rusée que les autres. Elle me fit creuser, en cachette, sous le hangar, derrière les charrettes, une tranchée qui devait servir de silo pour quelques quintaux de pommes de terre. Je le fis de très bon cœur, avec joie même, car je me disais : Autant de moins pour l’armée boche et c’est moi qui en profiterai. La tranchée terminée, les pommes de terre y furent déposées sur une couche de paille, de planches puis de terre sur laquelle j’éparpillai la poussière sèche du hangar et les plumes des volailles. Une vieille charrette fut poussée négligemment par-dessus. La cachette était absolument invisible elle n’aurait pu être découverte que par une trahison mais nul ne pouvait trahir et moi moins que toute autre personne. J’étais trop content du bon tour qu’on avait joué à cette police d’affameurs.
Ma patronne me fit aussi remplir un baril de grain et ce baril fut caché dans la grange sous un énorme tas de regain. Qui serait venu chercher là ?
Ainsi, matériellement parlant, mes derniers mois de captivité furent les meilleurs. J’étais tranquille, comme indépendant, et j’avais la joie de contribuer à la fraude contre le ravitaillement des armées boches.
J’étais devenu un faucheur émérite ; j’aimais à partir seul, de bon matin, faucher dans une grande et belle prairie tout entourée par les bois. J’emportais avec ma faux du café chaud dans un thermo et mon petit-déjeuner dans un panier. Seul au milieu de cette prairie je regardais les rayons du soleil se jouer dans les branches et le feuillage de la forêt, j’entendais les oiseaux chanter comme en France et j’oubliais que j’étais prisonnier.
Un jour en conduisant ou plutôt en suivant ma petite vache sur le chemin j’aperçus le Curé de la paroisse d’Irlich qui faisait sa promenade champêtre et qui venait vers moi en tenant son petit chien en laisse. J’aurais aimé à entrer en relation avec ce vieux prêtre catholique mais je ne savais comment m’y prendre. Je me demandais ce que je pourrais bien lui dire ou ce qu’il pourrait bien me dire lorsque j’arriverais à sa hauteur sur le chemin. Il ne s’était jamais occupé des prisonniers qui se trouvaient dans le village protestant de Rodenbach qui pourtant n’était situé qu’à un petit kilomètre de sa paroisse. Mais, pensais-je, je pourrais peut-être avoir une petite conversation avec lui aujourd’hui.
Lorsque j’arrivai à sa hauteur je le saluais en ôtant mon képi mais tout aussitôt il me dit : « Si jeune ! déjà prisonnier ! Pas courageux ! » Et il passa sans s’arrêter et sans détourner la tête. J’en demeurai comme ébahi, abasourdi ; je ne m’étais pas attendu à une réflexion de cette espèce. Il avait dit cela d’un ton assez élevé et avec un air qui montrait sa satisfaction de me prouver qu’il savait ma langue. J’aurais pu lui dire qu’il y avait en France des prisonniers allemands aussi jeunes que moi, mais je remis mon képi sur ma tête et je poursuivis ma route en silence.
Chose curieuse, dans ce pays, les gens semblaient s’être groupés par confession religieuse. Irlich, au bord du Rhin était entièrement catholique tandis que Rodenbach à un kilomètre plus à l’ouest et Wollendorf à un kilomètre plus au nord étaient entièrement protestants.
Les habitants de Rodenbach disaient, prétendaient que ceux d’Irlich bien que catholiques étaient les plus voleurs et les plus maraudeurs de la région. Je n’eus jamais l’occasion de le vérifier en tout cas, mais leur curé ne m’était guère sympathique. Il aurait pu en sa qualité de prêtre et de ministre de Jésus trouver autre chose à me dire quand je le rencontrai. Mais un prêtre c’est un homme, c’est un Allemand, c’est un Autrichien, c’est un Français et le plus souvent il pense ce que pensent ses compatriotes ; ce n’est pas toujours la vie intérieure qui anime ses actes et ses paroles et l’esprit de l’Évangile qui le guide. Laissons à Dieu le secret des cœurs.
Décidément les choses se gâtaient pour tout de bon et ça allait fort mal pour les Allemands pour le milieu de l’automne de 1918. Cette fois-ci nous en percevions les échos et c’était à notre tour de rire. Je ne me gênais pas, ainsi que la plupart de mes camarades, pour dire : « Deutschland kaput ! » à ceux-là même qui m’avaient dit : « Frankreich kaput ! » au cours des mois précédents. L’un d’eux, un petit jeune homme, en était furieux et me lança des pierres. Peu importe, lui, s’était trompé, son espoir avait été déçu, moi je ne me trompais pas cette fois-ci. C’était vrai, l’Allemagne était vaincue et peu à peu, les uns après les autres ils durent se rendre à l’évidence.
Le père du jeune homme qui m’avait jeté des pierres me dit lui-même en cheminant avec moi vers les champs que l’Allemagne était fichue. La fameuse grippe espagnole sévissait à la campagne et chaque jour les cloches de Wollendorf sonnaient le glas pour les trépassés. Ces pauvres gens qui souffraient depuis longtemps de toutes sortes de privations étaient une proie facile pour la terrible épidémie. Des avions alliés survolaient fréquemment le Rhin et laissaient tomber des quantités de tracts contenant des avis parfois ironiques et des proclamations où se lisait la certitude des victorieux. Ces feuilles répandaient la démoralisation parmi les Allemands et leur faisaient prévoir l’approche d’une écrasante défaite. « Si vous désirez lutter avec succès contre l’épidémie de grippe espagnole, disait une de ses feuilles, mangez beaucoup de lard, du beurre, des œufs et buvez du rhum. » C’était plein d’ironie ; c’était à peu près la disette chez les Allemands et les Alliés semblaient parfaitement renseignés. Les Alliés victorieux gagnaient chaque jour du terrain et engageaient la poursuite ; nous le savions. Les paysans désormais convaincus ne cherchaient plus à nous cacher les mauvaises nouvelles qu’ils apprenaient et qui étaient fort excellentes pour nous. Parfois nous voyions un paysan se dresser dans les champs sur les hauteurs et il regardait vers l’ouest d’où semblait lui parvenir un bruit lointain de canonnade ; il avait l’air pensif, inquiet, puis tristement résigné.
Enfin, un soir, le 10 novembre, j’entendis chez ma patronne une conversation animée, tandis que, dans une pièce voisine, je me lavais les mains avant d’aller me mettre à table. C’était les jeunes filles qui, en revenant de leur travail à la ville, faisaient part à leur mère, avec animation, des nouvelles importantes qu’elles y avaient apprises. Il y était question de la paix et de ce que les Allemands devaient céder aux Alliés. J’étais si content que n’y tenant plus je me mis à chanter : « Deutschland unter alles ! » l’Allemagne au-dessous de tout. La patronne ne m’en témoigna nul dépit, au contraire elle paraissait très heureuse et répétait : « Si c’est la paix, j’en suis bien contente ; mon mari reviendra de Russie, il y a si longtemps que je ne l’ai pas vu. »

[1] Le 3 mars 1918, à Brest-Litovsk, en Biélorussie, les bolcheviques russes signent la paix avec les Allemands et leurs alliés. Ils se retirent de la Grande Guerre, laissant choir la France et l’Angleterre qui s’étaient engagées aux côtés du tsar. Les Allemands en profitent pour lancer une offensive de la dernière chance sur le front français.

 

Correspondance

23 Mars 1918 – Carte de Mme Mauvas

Mon cher Ami.

Je confie à l’Hôtel de Ville le soin de confectionner votre colis de ce mois-ci ; ils sont mieux outillés que moi pour le faire. Je viens d’être grippée et ne peux pas encore bien sortir pour acheter les provisions nécessaires à mes colis. Mais le prochain je le ferai moi-même et y mettrai du tabac puisque cela vous fait plaisir. J’espère que cette carte vous trouvera en bonne santé, je la charge de vous porter le meilleur souvenir de nos amis de la Demi-Lune.

24 Mars 1918 – Lettre de mon père

Ils ont reçu ma carte du 3 Février qu’ils attendaient avec impatience. Ils vont bien. Ils s’inquiètent un peu de ce que je n’ai pas encore reçu leurs derniers envois. Il me redit comme à chaque lettre qu’il m’écrit qu’ils pensent au jour de ma libération prochaine.

6 Avril 1918 – Lettre de mon père

Ils n’ont pas eu d’autres nouvelles depuis ma carte datée du 3 Février. Ils vont bien. Ils plantent les p. de terre et travaillent à la vigne.

7 Avril 1918 – À mes parents

Leurs dernières nouvelles sont celles que m’a apportées leur lettre du 6 février. En bonne santé. Cette semaine il faisait un assez beau temps et j’ai labouré. Je pense souvent à eux qui sont occupés au pays à des travaux semblables. Voilà bientôt deux ans que je suis prisonnier. Heureusement que je les avais vus peu de temps auparavant.

19 Avril 1918 – Lettre de mon père

Ils viennent de recevoir ma carte datée du 10 Mars. La dernière était datée du 3 Février. Ils pensent bien que j’ai dû leur écrire d’autres cartes ou lettres entre ces deux dates mais elles ne leur sont pas parvenues.

Hervé est venu hier leur faire ses adieux. Il quitte Lyon pour une destination bien plus éloignée et ils ne le verront plus souvent. Je leur dis que j’ai bien reçu leurs colis mais ils ne savent pas si les vêtements militaires que le Comité de Privas leur a écrit qu’il m’envoyait me sont parvenus.

21 Avril 1918 – À mes parents

Je viens de recevoir leur lettre du 13 Mars qui m’apporte de bonnes nouvelles de vous et me trouve en bonne santé. Je n’avais pas eu d’autres nouvelles depuis leur lettre datée du 6 Février. Je regrette bien de ne pas recevoir toutes les lettres qu’ils m’écrivent.

28 Avril 1918 – À mes parents

J’ai été très content de recevoir ce matin une lettre de Louise. Je suis enchanté des bonnes nouvelles qu’elle me donne. Je n’ai pas assez de place sur ma carte pour répondre à tout. Dans deux ou trois jours je pourrai écrire une lettre. Je suis, moi aussi, en bonne santé. Je travaille dans les champs, je fais du bois. Mais très souvent je suis songeur. Je pense au pays et à eux tous.

5 Mai 1918 – Lettre de mon père

Ils viennent de recevoir deux cartes de moi, une datée du 17 Mars et l’autre du 7 Avril. Ils vont bien. Hervé est maintenant à Paris. Mon père me dit qu’un accord est intervenu pour l’échange des prisonniers. On commencera naturellement par ceux sont depuis plus longtemps prisonniers. Il me dit qu’il se pourrait que, dans un temps plus ou moins rapproché, je sois compris dans le nombre des échangés.

17 Mai 1918 – Carte de Mme Mauvas

Deux mots pour vous dire que nous sommes en bonne santé, mes parents et moi et pour vous annoncer un colis qui contient : riz, confiture, chocolat, crème de pois, cacao, saucisson et cubes pour bouillons.

Voilà le beau temps revenu, mais nous avons eu un mois d’Avril froid et pluvieux. Je reçois bien vos cartes dont je vous remercie. J’espère que vos parents sont en bonne santé. J’espère voir revenir mon mari bientôt, il fera bon se retrouver en famille.

Je vous envoie, mon cher ami, mon plus affectueux souvenir et un bonjour de mes parents.

J. Mauvas.

19 Mai 1918 – Lettre de mon père

Ils viennent de recevoir ma carte datée du 20 Avril. Il pense que je ne reçois pas toutes leurs lettres. Ils vont bien. Ils ont reçu des nouvelles d’Hervé qui est à Paris. Il a été fatigué mais cela va mieux. Il n’est toujours pas très fort. Il fait très chaud au pays. Un de ces jours ils m’enverront la photo de ma petite sœur Clotilde en toilette de première communiante.

24 Mai 1918 – À mes parents

En bonne santé et avec la pensée qu’ils vont bien eux aussi. Je suis à la même place que l’an dernier mais j’espère que je n’y resterai pas. On parle beaucoup d’échanger les prisonniers ayant dix-huit mois de captivité. Si cela se fait vous pensez bien que nous en serons très heureux et je serais de ce nombre puisque je touche à mes deux ans.

26 Mai 1918 – À mes parents

Je vais bien. On parle d’un échange réciproque de prisonniers entre la France et l’Allemagne mais je n’espère guère en bénéficier. Je pense qu’il n’y aura que la paix qui puisse nous faire rapatrier.

2 Juin 1918 – À mes parents

J’ai reçu leur lettre du 19 Avril. Reçu également le colis postal contenant les objets que je leur avais demandés ainsi qu’une boîte de confiture. J’ai été content de recevoir du fil. Je les espère en aussi bonne santé que moi.

2 Juin 1918 – Accusé de réception

J’ai bien reçu le colis postal N° 65.590 qui m’est parvenu à la date ci-dessus en bon état et contenant : une paire de pantoufles, un savon à barbe, du fil noir, du fil blanc et une boîte de confiture.

11 Juin 1918 – Lettre de mon père

Ils m’ont envoyé dernièrement la photographie de Clotilde en toilette de 1ère Communiante, ils espèrent que je la recevrai bien. Ils sont bien occupés en ce moment aux grands travaux des champs. Ils m’invitent à la patience et au courage car, me dit-il, c’est peut-être bientôt que finira ma captivité.

15 Juin 1918 – À mes parents

Plusieurs lettres de dates fort distantes les unes des autres viennent de me parvenir. L’avant-dernière était du 3 Mai et la dernière du 6 Avril. Avec celle du 5 Mai je m’estime heureux d’avoir des nouvelles assez récentes. Je remercie la Providence qui nous garde tous en bonne santé.

21 Juin 1918 – Carte de Mme Mauvas

Mon cher Ami.

J’ai bien reçu votre dernière carte datée du 12 Mai et vous en remercie. Je suis heureuse de vous savoir en bonne santé.

Je vous expédie le colis de ce mois qui contient : haricots secs, semoule, boîte compote, boîte poisson, chocolat, cubes pour bouillon.

Nous avons eu beau temps pendant deux mois ; on désirait la pluie, elle est arrivée voilà huit jours et ne sait plus s’arrêter ; on se lasse vite de ce temps-là.

Au revoir, mon cher ami, recevez mon meilleur souvenir.

J. Mauvas.

8 Juillet 1918 – Lettre de mon père

Ils vont bien mais ils ont beaucoup de travail ces derniers temps. Ils ont reçu dernièrement mes deux cartes ses 24 et 26 Mai.

Dimanche dernier ils ont eu la visite de mon parrain, l’oncle Cadet de St Vallier. Il ne se porte pas bien. Il leur a appris que son gendre, Mange, était prisonnier. Ils avaient été sans nouvelles de lui depuis le 28 Mai. Aujourd’hui mon père va assister à l’enterrement de Jules Bruyère[1], chef de gare, mort accidentellement à l’âge de 50 ans. Hervé est toujours à l’usine à Paris ; il avait été malade mais va mieux.

[1] Fils de Jean-Pierre Bruyère, cultivateur rue du Pillat, et de Marie Marguerite Gagnère. Né le 30 janvier 1867 à Quintenas. Frère de Claude Bruyère.

12 Juillet 1918 – Carte de Mme Mauvas

Mon cher Ami.

Je viens vous donner de nos bonnes nouvelles, et en même temps vous annoncer le colis du mois de Juillet qui contient : semoule de manioc, crème de châtaignes, boîte lait, sardines, chocolat et savon. J’espère que vous êtes en bonne santé et que vous avez de bonnes nouvelles de votre famille. Quand donc les familles seront-elles donc réunies ? Espérons que cela ne tardera pas.

Je vous envoie mon plus affectueux souvenir.

J. Mauvas.

17 Juillet 1918 – Lettre de mon père

Ils ont bien reçu mes deux cartes du 2 Juin ainsi que ma lettre du 15. Ils vont bien et viennent d’achever la moisson.

Mon père a trouvé ces travaux bien pénibles car, dit-il, il n’est plus fort comme autrefois.

Je m’étais plaint de cette perte du temps de ma jeunesse, en captivité. Mon père me dit que je ne devrais pas me plaindre si je songeais à tous mes camarades morts à la guerre et que je ne reverrai plus.

Il m’annonce encore une mort, celle de Jean Ramier[2] le meilleur ami d’Hervé, tombé au champ d’honneur. Ils ont annoncé cette mauvaise nouvelle à Hervé mais n’ont pas encore eu de réponse.

Ils ont reçu une lettre de Joseph Mary qui leur demande de mes nouvelles. Il compte venir passer quelques jours de vacances au mois d’août.

[2] Originaire de Saint-Alban-d’Ay, tué au combat le 28 mai 1918 à Vic-sur-Aisne (Aisne).

10 Août 1918 – Lettre de mon père

Mon cher Jean

Voilà déjà quelques jours que je ne t’ai pas écrit. J’avais tellement de travail, je renvoyais toujours et puis les soirs j’étais fatigué. Je te dirai que nous sommes toujours en bonne santé pour le moment. Dieu veuille que ma lettre te trouve de même.

Nous avons reçu dernièrement des nouvelles d’Hervé. Il travaille toujours mais il nous dit que pour sa santé c’est toujours pareil, il est toujours pas très fort.

Ici nous avons achevé la moisson et je vais commencer à battre. J’ai un peu travaillé aux vignes qui, cette année, sont très belle. Et s’il ne vient pas de mauvais temps nous aurons encore une récolte. Dommage que tu sois si loin de nous. Mais j’espère bien que tu pourras en goûter de ce vin. La guerre prendre bien fin quelque fois. Le principal est que tu te maintiennes en bonne santé et un jour nous pourrons nous retrouver tous ensemble. Ah quel heureux jour pour nous et surtout pour toi, de te sentir libre à tout jamais. Enfin, mon cher Jean, comme je te l’ai toujours dit, tâche de supporter ta captivité sans te laisser envahir par le noir chagrin. Et peut-être bientôt nous aurons le bonheur de nous retrouver tous ensemble.

Je pense que tu es toujours aux travaux de culture et que, toi aussi, tu as terminé les gros travaux ; maintenant on aura un peu moins de fatigue.

Je t’avais dit dans une précédente lettre que ton parrain était venu nous voir et qu’il nous avait appris que Mange était prisonnier. Je pense que tu l’auras reçue. Quant à ton parrain, il n’est pas en très bonne santé. Il est vrai qu’il a été bien affecté par la mort de ses deux fils. J’espère quand même qu’il ira de mieux en mieux. Pas grand-chose de nouveau au pays. Quant à moi je suis complètement sourd et, de ce fait, je me trouve un peu isolé ; mais maintenant j’y suis habitué et je ne quitte plus guère la maison. Cela fait que je suis étranger à tout ce qui se passe. Seule la lecture du grand drame de la Guerre m’occupe un peu.

Adieu, mon Cher Jean, que Dieu te conserve la santé et fais-nous savoir ce que tu désires qu’on t’envoie. Nous te l’enverrons de suite.

Ta mère, Louise et Clotilde se joignent à mois pour t’embrasser affectueusement.

Ton père qui t’aime et qui pense à toi.

U. Vergne.

21 Août 1918 – Carte de Mme Mauvas

Mon cher Ami.

J’espère que vous n’avez pas aussi chaud qu’ici, car on cuit. Enfin, il ne faut pas se plaindre du beau temps. J’espère que vous avez de bonnes nouvelles de votre famille.

Je vous envoie par l’Hôtel de Ville le colis de ce mois-ci. Trouvez-vous ces colis bien conditionnés ? Dites-le moi sans vous gêner. Si vous avez besoin de vêtements pour l’hiver, je pourrais vous en envoyer.

Nous attendons mes frères la semaine prochaine, nous sommes très contents car nous ne les avons pas vus depuis Février et Mars.

Bonne santé, mon cher ami ; affectueux souvenirs.

J. Mauvas.

24 Août 1918 – Lettre de mon père

Mon Cher Jean

Voici déjà bien longtemps que nous n’avons pas eu de tes nouvelles ; c’est à dire depuis ta lettre du 15 Juin et nous en attendions avec impatience. Nous sommes toujours en bonne santé pour le moment. Dieu veuille que la présente lettre te trouve de même car nous te savons si loin de nous et nous sommes toujours inquiets lorsque nous restons quelques temps sans nouvelles. Nous avons ces jours ci reçu des nouvelles d’Hervé, il est toujours pas très fort mais enfin il travaille c’est dire que ça ne va pas plus mal.

Comme nouvelle du pays je t’apprendrai la mort d’Elie Farre[3] et le mariage de Ricou Voulouzan avec Mademoiselle Pauline Hurtier[4], une camarade d’école de notre regretté Marguerite. Ici il fait très chaud et les raisins commencent à mûrir.

Je t’avais dit dans mes précédentes lettres de nous dire ce que tu désirerais que nous t’envoyions. Fais nous le savoir. Je t’avais envoyé dernièrement la photographie de ta petite sœur Clotilde en tenue de 1ère Communion je ne sais pas si tu l’as reçue. Je pense que tu es toujours détaché aux travaux de culture comme tu nous l’avais écrit.

Adieu mon cher Jean, puisse ma lettre te trouver en bonne santé afin qu’après la fin de cette terrible guerre nous puissions nous trouver en bonne santé. C’est le vœu que nous formons chaque jour et nous pensons souvent à toi pauvre exilé si loin de nous.

Ta mère, Clotilde, Louise se joignent à moi pour t’embrasser affectueusement.

Ton père qui t’aime et qui pense à toi.

U. Vergne

[3] Beau-fils de Joanny Léorat, boucher. Mort pour la France le 28 Juillet 1918 à Cuperly (Marne).

[4] Henri Voulouzan est revenu à Quintenas après sa grave blessure d’octobre 1916 qui lui a valut l’amputation de la jambe gauche Il épouse le 16 Août 1918 Pauline Hurtier, femme de chambre de la famille Ribes à Brézenaud.

1er Septembre 1918 – À mes parents

Filiale 222

Chers Parents. Je n’ai pas de vos nouvelles depuis votre lettre datée du 8 Juillet par laquelle j’ai appris que le cousin Mange était aussi prisonnier. Vous me direz à quel camp il a été interné et s’il était toujours au même régiment. Je suis toujours en bonne santé ; j’espère que la vôtre est bonne aussi. J’espère que le Parisien est bien rétabli. Un grand bonjour à lui. Je vous embrasse affectueusement.

Jean

8 Septembre 1918 – Lettre de mon père

Mon cher Jean

Nous sommes toujours sans nouvelles de toi depuis ta lettre du 15 Juin et nous ne savons que penser depuis bientôt deux mois que nous avons reçu ta dernière lettre. Peut-être es-tu malade ou as-tu changé de camp. Je t’ai écrit plusieurs lettres depuis et rien n’arrive. Ici nous sommes toujours en bonne santé pour le moment. Nous avons eu aujourd’hui une lettre d’Hervé, il est toujours en bonne santé pour le moment car il travaille toujours.

Dimanche je suis allé voir mon frère[5] à St Vallier avec tes deux sœurs Louise et Clotilde. Nous avons rencontré ton cousin Chatron qui était en permission. Nous avons également appris que ton cousin Mange est prisonnier au camp de Cassel. Ils sont en bonne santé, tous à St Vallier.

Mais c’est de toi mon cher Jean que nous portons peine. Depuis si longtemps sans nouvelles. Nous attendons tous les jours des nouvelles et toujours rien. Ici nous avons un peu fini les grands travaux. Je pense que dans une quinzaine de jours nous commencerons à vendanger, les vignes sont assez belles et il y aura encore une assez belle récolte.

Mon cher Jean je t’avais dit dans mes précédentes lettres de nous faire savoir ce qu’on pourrait t’envoyer, fais nous le savoir nous te l’enverrons de suite.

Adieu mon cher Jean, puisse ma lettre te rejoindre en bonne santé et je prie Dieu qu’il te l’accorde jusqu’à la fin de ta captivité.

Ton père qui t’aime et pense toujours à toi

U. Vergne

[5] Maurice Vergne, dit Cadet, est le parrain de Jean. Ses deux filles sont mariées, l’une avec Chatron, l’autre avec Mange.

22 Septembre 1918 – À mes parents

Filiale 222

J’ai reçu aujourd’hui deux lettres de vous, une du 17 Juillet et une du 10 Août. Je vois que Hervé n’est toujours pas très fort. J’espère que sa santé s’améliorera. Il pourrait mieux profiter ainsi de son séjour à la capitale. Je suis très affecté d’apprendre la mort de Jean Ramier notre camarade d’école et le conscrit d’Hervé. Ma santé est toujours bonne ; quant au chagrin, pas toujours possible de l’éloigner. Je vous embrasse.

Jean

29 Septembre 1918 – À mes parents

Toujours en bonne santé. Toujours chez les paysans. Dans un mois on les quittera pour reprendre nos occupations d’hiver.

13 Octobre 1918 – À mes parents

Filiale 222

Chers Parents. J’ai reçu aujourd’hui votre lettre du 24 Août qui m’apprend la mort du fils du Boucher. Que de personnes que je ne reverrai plus si je reviens ! Je suis toujours en bonne santé. Je suis heureux d’apprendre que Hervé va mieux. Qu’il tâche de se ménager le mieux possible et vous aussi.

Je vous écrirai une autre lettre dans deux jours peut-être il y aura du nouveau.