Verdun

Pour dire la vérité, l’entrain, l’enthousiasme ne sont pas très grands. Fort heureusement il y a de ces soldats qu’on appelle des « Numéros » qui se chargent de semer partout la gaieté, la rigolade par leurs réflexions cocasses et inattendues et leurs acrobaties de toute nature. C’est le brave et inénarrable caporal « Fayot » qui fait rire ; il est le bout en train, c’est le cas de le dire, de toute une section, de toute une compagnie. Il circule tout au long des wagons en s’accrochant aux portières et aux marchepieds avec deux bidons qui lui battent les flancs et il s’introduit dans les compartiments où il y a encore quelque chose à boire tout en débitant des gouailleries impayables. On ne sait où l’on va, on sait seulement qu’on arrivera à Verdun. Le train fait de longues pauses en pleins champs, il recule, il change de direction, on ne cherche pas à comprendre. « Contre ordre, dit Fayot, le contingent retourne au dépôt ; faites passer. »

Je console mon ami Vidal en lui disant que nous devons encore nous estimer heureux de passer ces fêtes de Pâques aussi tranquillement quand tant de poilus luttent, souffrent et meurent en ce moment-même sous les marmitages de Verdun.

Et puis j’essaie de rimer une chanson sur l’air des Ponts de Paris.

C’était le beau dimanche
De la Résurrection
Avec ma vieille branche
Nous partions pour le front.
Pas très contents
En y montant
On disait : quelle belle fête !
Passer ainsi
Pâques ici
N’a rien qui vous monte la tête.
Mais ne nous plaignons pas
Car beaucoup sont là-bas
Dans les fracas d’une horrible bataille
Servant de cible à toute la mitraille.
Peut-être demain soir
Dans un ouragan noir
Nous serons tous exposés à la mort
Car c’est là notre sort. 

 

Un Polin qui nous a plus d’une fois réjouis par ses chansons comiques me dit : « Mais, dis-donc, si tu sais faire des chansons, fais-en, moi je les chanterai ! » Hélas, mon souffle lyrique n’est pas très puissant et je suis déjà abasourdi par les fatigues de cet interminable voyage.

Après avoir passé la nuit du 24 au 25 dans un village du nom de Longueville, nous prenons, vers 10h du matin, le petit train d’intérêt local de la Meuse.

Nous descendons à Lemmes où nous voyons de grands dépôts de munitions entassées en plein champ et en plein air, d’innombrables autos de toute espèce alignées dans la campagne et de nombreux hangars pour les avions.

De là nous nous mettons en marche ; nous passons à Senoncourt et nous nous arrêtons à Dugny, petit village sur le bord de la Meuse à quelque 8 kilomètres de Verdun. Dugny reçoit quelquefois des 380 et des bombes d’avion. Nous y passons la nuit du 25 au 26 Avril. Le 26, de bon matin, j’ai recours aux bons soins de l’Aumônier et je fais mes Pâques dans la petite église de ce village.

Ce même jour, vers 8h du matin, nous quittons Dugny et nous venons cantonner au petit village de Landrecourt.

Du haut de la côte qui domine Landrecourt nous voyons très bien Verdun, l’héroïque Verdun. Nous voyons les deux belles tours de la cathédrale qui semblent encore intactes.

Le bombardement est toujours intense ; c’est un tonnerre ininterrompu avec, de temps à autre, des craquements plus secs et, le soir, de sinistres lueurs qui révèlent toute l’étendue du brasier. Les tours de la cathédrale ressortent dans cette lueur comme le spectre lamentable mais obstiné d’une ville qui lutte désespérément contre les puissances infernales.

Sur une crête lointaine, on aperçoit le fort de Douaumont. Le soir, lorsqu’il fait nuit, je monte sur la côte, près du fort de Landrecourt, avec mon ami Vidal et nous contemplons très longtemps ce spectacle à la fois grandiose et navrant, terrible et formidable.

Le 28 Avril, à 4h ½ du matin, nous quittons Landrecourt, nous passons à Lempire et nous revenons camper derrière le village de Lemmes. Nous ne nous expliquons pas ce va-et-vient mais nous ne cherchons pas à comprendre.

Nous sommes venus en renfort pour le 24e Régiment d’Infanterie et c’est là, près de la route, dans un pré, que ce qui reste du régiment viendra nous rejoindre.

Bientôt ils arrivèrent, en pagaïe, de tous côtés, couverts de boue hâves, hirsutes ; beaucoup marchaient avec peine en s’appuyant sur des bâtons, courbés, se traînant presque.

Ils étaient restés, pendant un mois, les jambes dans l’eau, dans la boue. Presque tous avaient les pieds plus ou moins gelés. Ils étaient tous couverts d’une boue si épaisse, des pieds à la tête, ils étaient tous si crotteux, si déchirés, si courbaturés qu’on ne pouvait distinguer les officiers et les sous-officiers des simples soldats.

Près de moi, je vois un de ces pauvres poilus qui a l’air bien triste et je lui adresse la parole : « Alors, mon vieux, c’est terrible pour vous… » Je n’achève pas, je me détourne, confus ; je viens d’apercevoir sur sa manche quatre petits bouts de galons masqués par la boue. C’est à un commandant que je m’étais adressé. Je le vois ensuite s’approcher de l’Aumônier et converser gravement avec lui.

J’en interpelle un autre, un grand sec, courbé sur un bâton et qui a l’air de marcher sur des œufs : « Alors, dites, c’est terrible ce que vous avez enduré et il en est tombé plus de la moitié — Ah ! Mon pauv’ gars ! Quand t’auras passé comm’ nous au Ravin d’la Mort qu’t’auras eu les pieds dans la flotte pendant un mois, nous pourrons en causer. »

Jamais je n’avais vu des hommes aussi éprouvés et j’en étais ému jusqu’aux larmes.

Pour faire seulement la relève on perdait parfois la moitié de l’effectif car il fallait traverser le terrible ravin qu’on appelait Ravin de la Mort et les 270, les 150 et les 380 tombaient comme une pluie. Les blessés, me disait-on, ne pouvaient être secourus ni se sauver eux-mêmes et étaient ainsi voués à une mort quasi certaine et horrible. Je ne cache pas que j’étais comme atterré en écoutant les récits de ces pauvres diables. Ceux-là pouvaient dire qu’ils avaient souffert et qu’ils l’avaient échappé belle.

Un renfort de mille hommes n’était pas suffisant à combler les vides du 24e qui venait d’être relevé.

Et moi qui n’ai pas encore connu ces horreurs, ces affres de l’Enfer, je vais aller avec tous ces glorieux rescapés jouir du repos qu’ils ont tant mérité. J’arrive pour participer à leur repos sans avoir participé à leur peine. J’ai bien de la chance, j’ai trop de chance. Mais, enfin, cela ne dépend pas de moi et je m’en console trop facilement.

Une centaine de camions Berliet viennent s’aligner sur la route et tout le régiment, relève et renfort, est transporté dans la direction de Bar-le-Duc ; nous descendons pour cantonner aux petits villages de Lavallée et de Levoncourt distants l’un de l’autre de 800 mètres.

Le 1er Mai, je suis affecté au 3e Bataillon qui cantonne à Levoncourt. Je ne veux pas me séparer de mon ami Vidal ; nous voulons être côte à côte dans les trous d’obus de Verdun. Nous nous tenons par la main et nous réussissons à nous faire affecter à la même compagnie, à la même section puis à la même escouade.

Dans les granges, dans les greniers, dans les étables les « pieds gelés » sont étendus ; avec mille peines, mille souffrances ils ont retiré leurs chaussures qu’ils ne peuvent plus remettre ; des démangeaisons atroces les tourmentent, leurs pieds sont rouges, violets, enflés et luisants. Ils se traînent comme ils peuvent à la visite ; beaucoup sont évacués ; plusieurs, certainement, subiront une amputation.

Peu à peu les moins atteints guérissent ; la gaieté revient ; les plaisanteries recommencent, les farces même, et les rires fusent dans tous les cantonnements. Ils « touchent » des arriérés de prêt et de tabac. Ils se lavent à grande eau et font bouillir les « totos ». Ils raccommodent ou renouvellent le linge et les vêtements. Ils boivent du bon pinard et comme par bonheur la Roulante ne fonctionne pas. Ils s’arrangent pour faire par escouade ou demi-section une cuisine réconfortante. Ils font des frites, de la salade. On vit comme des princes et on est heureux de vivre.

Les chefs ne songent pas à les « embêter » ces pauvres vieux qui en ont vu de si dures ; on ne fait pas trop de service ; c’est bien ce qu’on peut appeler un repos.

Les bons poilus oublient le passé et font des rêves d’avenir. Le beau mois de Mai les y convie ; il fait un beau soleil ; à l’ombre d’un cerisier en fleurs ils écrivent des babillardes. Nous assistons en foule aux cérémonies de l’Église. Les Dimanches nous assistons à la grand’messe militaire ; nous chantons des cantiques à la Vierge. La musique militaire donne des concerts devant l’église.

Chaque soir avec mon ami Vidal et un groupe de braves garçons et quelques séminaristes nous allons assister à la bénédiction du Saint-Sacrement et aux exercices du Mois de marie qui ont lieu tantôt à l’église de Lavallée et tantôt à celle de Levoncourt.

Les hommes sont redevenus frais et dispos. Mais cette énergie vitale, cet entrain qui est revenu ne tardera pas à se heurter à nouveau à la barrière du feu. Il faudra remonter à Verdun, au même secteur, patauger dans la même boue, renifler les mêmes charognes, traverser le « Ravin de la Mort » et y subir un sort inconnu.

Me voilà donc définitivement affecté et je peux donner à mes parents l’adresse suivante : 24e Régt d’Inf., 9e Compagnie, 5e Escouade, Secteur Postal 81. J’ai la bonne fortune de rencontrer dans cette escouade un ancien du 24e, Mercier qui est d’Annonay et qui connaît très bien Quintenas, mon petit village ; nous pouvons causer du pays. Mercier est un très brave homme, un bon catholique, pieux ; il est toujours gai. Je l’ai vu pleurer, verser des larmes en rappelant ses vieux souvenirs, en racontant comment il avait échappé miraculeusement à la mort après avoir invoqué la Sainte Vierge et puis reprendre ses bonnes plaisanteries, presque sans transition, et rire le plus franchement. Il était d’une grande serviabilité. La captivité a eu raison de lui ; il mourut peu de temps après son rapatriement, épuisé sans doute par les mauvais traitements qu’il avait subis, laissant une jeune veuve et deux enfants en bas âge.

Ce brave Mercier avait des aptitudes spéciales pour préparer la bonne popote ; il donnait là-dessus des conseils judicieux, aussi était-il tacitement reconnu pour maître-coq de la 5e Escouade et chacun de nous s’empressait à ses ordres pour aller chercher du bois, pour éplucher les légumes, les patates, nettoyer les plats, etc.

Le 18 Mai 1916, le 24e est reconstitué et réorganisé ; nous faisons des exercices d’ensemble ; on nous fait faire de l’entraînement et chacun s’attend à remonter aux tranchées d’un moment à l’autre. Les tuyaux passent : Faites passer les tuyaux ! Nous allons reprendre les tranchées au même secteur, à Vaux, à l’Étang de Vaux. Le Capitaine nous a dit que nous passerions une huitaine de jours en première ligne et une autre huitaine un peu en arrière, soit quinze jours de danger qui seraient suivis d’un plus long repos ; ce serait alors le grand repos pour lequel on irait très en arrière du front.

Le Capitaine qui commande la 9e Compagnie est un homme juste et bon ; il exige ce qu’il est tenu d’exiger et rien de plus. Mais il y a, dans la 9e, ce qu’on appelle vulgairement des « forts-cailloux ». J’en ai entendu un insulter le Capitaine et le traiter de …. noms que ma plume refuse d’écrire. Le Capitaine en est réduit à les faire enfermer dans une prison improvisée. Ces forts-cailloux ont une mentalité spéciale ; ils ne craignent rien, se fichent absolument de tout et ne font que ce qu’ils veulent bien faire. Dans les tranchées ce sont des héros, à l’arrière ce sont des brutes.

Je me souviens particulièrement de l’un d’eux, un jeune Normand qui se nommait, je crois, Chevalier. Si je me souviens particulièrement de lui c’est que, pour une vétille que j’avais faite (j’avais fait tomber à terre le ballon à pied qu’il tenait sous le bras) il me donna un formidable coup de poing sur le nez en me disant : «  Eh, dis ! ce n’est pas parce que tu viens de Marseille que tu vas la ramener. Non ? » Je lui fis remarquer que je ne pensais pas que ce fut un crime de venir de Marseille et d’avoir fait tomber un ballon à terre. J’en pris à témoin l’adjudant qui lui aussi était un Normand : « Mon petit gars, me répondit-il, apprends que les Normands n’aiment pas qu’on leur marche sur les pieds. S’ils sont des ivrognes et des fortes-têtes à l’arrière, vous pouvez venir après eux dans les tranchées, là où « ça barde », vous verrez de quoi ils sont capables. »

Effectivement, lorsque l’ennemi attaqua en masse, le 1er Juin, Chevalier — d’après ce que m’ont raconté des camarades qui le virent car, pour moi, je n’étais pas dans la même tranchée que lui — sauta sur le parapet et, dans la position du tireur à genoux, tira, tira avec opiniâtreté, pendant quelques secondes seulement car l’assaillant qui n’avait que quelques bonds à faire arrivait à nos tranchées et le tuait à bout portant. Voilà l’héroïsme des forts-cailloux.

Le Mercredi, 24 Mai, le nouveau général de Brigade Pinot passe en revue le 24e d’Infanterie. Nous défilons devant le glorieux drapeau percé de balles et qui n’est plus qu’une loque tandis que la musique joue des airs entraînants. Jamais je n’ai mieux ressenti le frisson patriotique que ce jour-là ; je suis ému jusqu’aux larmes.

Ce soir-là nous allons reprendre les tranchées à Verdun. En toute hâte les sacs sont bouclés et nous voilà en marche ; nous avançons gravement, les langues ne sont guère déliées. Nous marchons pendant une grande partie de la nuit. Vers le matin, peu avant le point du jour, nous arrivons devant la porte de Verdun et nous entrons dans la ville par une rue qui descend. Nous nous installons dans les maisons en ruine. Nous descendons dans les caves et nous dormons ; nous dormons une grande partie de la journée car nous savons qu’il faut faire provision de sommeil. Nous avons bien été ravitaillés dans la journée et le soir, à la tombée de la nuit, après avoir déposé nos sacs, nous nous préparons à partir pour aller faire la relève. Nous avons chacun deux musettes, l’une est pleine de biscuits, l’autre de grenades ; nos cartouchières sont bien garnies. La nuit venue, nous sortons ; des obus éclatent déjà devant nous ; nous marchons sur deux files, une de chaque côté du chemin, les uns derrière les autres à cinq ou six mètres d’intervalle. Bientôt nous sentons l’odeur des cadavres et nous ne sommes pas encore dans la zone des grands marmitages. Nous entrons dans un boyau que nous suivons assez longtemps. Puis nous voici de nouveau à terrain découvert ; nous arrivons.

Le vacarme grandit ; le fracas est assourdissant. Nous nous massons par groupes serrés derrière une sorte de mamelon, puis, au signal d’un chef, nous dévalons au pas gymnastique dans le fameux Ravin de la Mort. C’est là que j’ai passé ma plus terrible nuit de guerre. Des fusées montent sans répit et, lorsqu’elles éclairent, il faut se tapir immédiatement et faire le mort, puis, aussitôt l’obscurité revenue, il faut bondir et filer à toute allure. Dans le fond du ravin, des obus de tous calibres, des gros surtout, éclatent sans arrêt ; ils semblent venir de toutes les directions, je m’en aperçois et m’efforce de courir sur ma gauche, un peu sur le versant qui me paraît moins bombardé mais, bien que j’ai une vue moyenne pendant le jour, j’ai toutes les peines du monde à me guider dans l’obscurité. Pendant la nuit je ne vois absolument rien et j’envie les camarades qui m’ont l’air d’avoir des yeux de chat. À chaque pas je roule dans de grands trous de marmites pleins d’eau ou pleins de boue. Je me relève, j’ouvre les yeux de toutes mes forces, plein d’angoisse et d’anxiété. J’aperçois au loin, devant moi, des ombres qui passent… Je file, vite, vite… Une fusée… À terre… mort. Je repars… Ouf ! Je donne des jambes contre des troncs d’arbres brisés et je roule encore dans la boue. Mes camarades !… Où sont-ils ?… Je vais les perdre… Je me relève, je repars… Je roule encore dans l’eau et dans la vase. Et cela se renouvelle sans cesse. Je suis essoufflé, éreinté, trempé, couvert de boue. Je me demande si je viendrai à bout et si j’arriverai sain et sauf dans la tranchée qui m’attend… Enfin, j’ai rejoint mes camarades ; maintenant je les coudoie. Le marmitage est infernal. Combien des nôtres sont restés dans le Ravin de la Mort où on les entend râler et gémir.

Les poilus qui attendaient l’arrivée de la relève, prêts à déguerpir, grognent à voix basse et disent que nous sommes en retard et qu’il va bientôt faire jour. Ils se hâtent de filer dès que nous les avons rejoints dans leurs trous.

M’y voilà donc en première ligne. Quelle puanteur dans cette tranchée ! J’ai du camphre dans ma poche ; j’en mets dans mon mouchoir que je maintiens sous mon nez.

Nous veillons le reste de la nuit. Au petit jour, je vois dans quel état je suis : couvert de boue des pieds à la tête, mon fusil est plein de terre ; j’aperçois un bout de chiffon qui pend dans la tranchée, à hauteur de mes genoux ; je m’en empare, il va me servir à astiquer mon « flingot »… !

Horreur ! Je tiens avec ce chiffon une poignée de chair humaine en putréfaction… Je le rejette brusquement… Pouah !… Les biscuits dont une de mes deux musettes étaient pleine ont été transformés en bouillie terreuse, c’est une vraie soupe au chocolat ; je vide tout cela par-dessus la tranchée ; je n’aurai plus rien à « croûter » mais tant pis.

Il fait jour maintenant ; je constate que les parois de cette tranchée ne sont qu’un pâté de chair humaine et de terre avec mille débris d’armes et de vêtements. Cette terre a été torturée et retournée partout ; ces cadavres ont été enterrés, déterrés, mis en morceaux, dispersés et pétris avec la terre.

À un tournant de notre tranchée nous apercevons un « Fritz » qui travaille, qui pioche à quelques mètres de nous seulement ; on ne songe pas à l’inquiéter. Convention tacite, sans doute ; j’en suis étonné et les plus jeunes d’entre nous qui, comme moi, arrivent ici pour la première fois n’en « reviennent » pas.

Mieux que cela. Dans la journée, je suis descendu avec ceux de ma demi-section occuper un bout de tranchée plus bas, sur le versant, juste sur la voie ferrée et au-dessus de ce qui fut le village de Vaux ; de là, nous apercevons des Fritz qui passent dans un boyau ; nous les voyons se hâter à la queue leu leu, se baisser lorsque des obus éclatent près d’eux. Ce sont bien des Boches, oui, puisque nous reconnaissons leurs calots et leurs sacs à poils ; nous allons tirer mais… l’aspirant qui regarde à côté de nous ne dit rien. Qu’est ce que cela signifie ?… On tire ?… « Tirez pas N. de D. ! » dit tout à coup l’aspirant. Alors… Ici on ne se sert pas du fusil ?… On ne combat qu’à la grenade ?… Ou, plutôt, ce sont les artilleurs qui se battent ; nous, fantassins, nous ne sommes ici que pour occuper le terrain et y recevoir les marmites. On nous dit : venez vous mettre là, dans ces trous et restez-y jusqu’à ce que vous soyez réduits en chair à pâté. Nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de rester là. Quelle guerre ! Quelle guerre !

Je ne comprends rien ; je ne sais pas quels sont les terrains que nous occupons et quels sont ceux occupés par les Boches. Mes camarades qui sont du côté du tunnel de Tavannes font face en avant et tournent le dos au Ravin de la Mort et l’étang de Vaux. Nous, au contraire, dans notre bout de tranchée qui est resté intact, sur la pente abrupte, au-dessus des ruines de Vaux, nous faisons face à l’étang et on nous parle d’une attaque possible de ce côté-là, ce qui me paraît incompréhensible. Qui se hasarderait à grimper cette pente pour venir vers nous ? Quelques grenades suffiraient à arrêter une masse d’assaillants car elles pourraient tomber jusqu’au bas du vallon, il me semble. Je voudrais savoir exactement où sont les Boches ; j’ai honte de mon ignorance, mais mes camarades n’en savent pas plus que moi et il ne faut pas chercher à comprendre paraît-il. Je bourre ma pipe, je la rebourre, je m’abrutis à fumer continuellement pour chasser l’horrible « cafard ». Devant moi je vois un paysage lunaire et je cherche vainement des yeux un mètre carré de terrain qui n’ait pas été retourné par le marmitage, une plante d’herbe qui ait subsisté, un arbre qui n’ait pas été coupé à ras du sol et mis en pièces. Et il y a des hommes là. Il y a beaucoup d’hommes morts mais il y a aussi des hommes vivants qui veillent, invisibles, cachés dans les trous. C’est presque une chose incroyable, stupéfiante.

Tout au-dessous de nous, parmi les trous des grosses marmites remplis d’eau et qui semblent prolonger l’étang, quelques pierres éparses indiquent l’emplacement de ce qui fut Vaux. On m’a dit : « Là, en bas, c’est Vaux. » J’ai eu bien de la peine à le croire. Je pensais qu’on se moquait de moi.

Le comble de ma stupéfaction fut d’entendre, un soir, au milieu du vacarme, un chat qui miaulait lamentablement dans ces ruines. Comment avait-il pu échapper à la mort au milieu de ce bouleversement ?… Et les hommes alors ?

J’ai vu une hirondelle aussi ; elle est venue jusqu’au-dessus de ces ruines comme pour y chercher le toit qui abrita son nid puis elle est repartie dans la direction de Verdun.

Le bombardement ne se calme jamais ; de gros panaches de fumée noire, blanchâtre ou verdâtre s’élèvent ça et là. Le ravitaillement qui se fait pendant la nuit ne nous parvient qu’en partie… ou pas du tout. On se partage le peu qu’on reçoit. C’est une bien dure et bien périlleuse besogne que d’assurer le ravitaillement dans un secteur pareil. Je préfère cent fois rester où je suis et je crois que la plupart de mes camarades sont du même avis. Je me souviens de la nuit de la relève. Chaque nuit, pour nous apporter un peu de vin, un peu de « gnôle », du pain et du rata froid nos ravitailleurs s’exposent aux plus grands dangers et il ne se passe pas une nuit sans que quelques uns d’entre eux trouvent la mort en nous apportant de quoi vivre. Les boules de pain, les bidons de vin et de gnôle sont demeurés au fond du Ravin de la Mort sur les cadavres de leurs porteurs.

Les premiers jours nous avons eu quelques boîtes de conserve auto-chauffantes.

Je n’ai pas faim, j’ai soif seulement. Le soir on descend remplir les bidons à l’étang ; il y a des cadavres qui pourrissent dans cette eau ; on sent un goût de vase en la buvant ; elle semble dessécher la langue au lieu de rafraîchir, et on en boit encore, encore.

Toutes les nuits nous sommes là debout dans nos trous, anxieux. Oh ! Ces nuits ! Qu’elles sont longues ! Il pleut ; il pleut presque toujours. Ce mois de Mai est bien pluvieux ; mais la pluie nous importe peu ; nous ne sommes plus en hiver et nos vêtements sèchent assez vite sur notre corps. Un peu de pluie cela rafraîchit les « totos » qui chaque soir partent en patrouilles sur tous les points importants de notre corps. Le plus doux moment de la nuit c’est vers le matin lorsque j’entends une voix me dire : «  Eh ! Vergne ! Viens boire ta gnôle. » Je fais durer le plaisir ; je renifle ça un moment, j’y mets la langue, je prends un biscuit ou un morceau de pain que je trempe doucement dans le quart et je le grignote lentement et à petits coups, comme ferait un rat. Après, ça va mieux, le reste de la nuit passera plus vite. Au petit jour je fumerai une bonne pipe et il me sera permis de dormir un peu. Je suis toujours ivre de sommeil jusqu’à en tituber.

Le 31 Mai au soir, un prisonnier nous a avoué que les Allemands attaqueraient le lendemain matin. En effet, pendant la nuit le bombardement a été très intense. Le ravitaillement n’est pas arrivé. Je suis dans un bout de tranchée favorisé ; nous sommes sur une pente et les obus qui nous sont destinés vont toujours plus bas ; aucun encore n’est tombé en plein dans la tranchée. Il n’en est pas de même pour nos camarades qui sont au-dessus de nous et à notre droite. La 11e Compagnie, en particulier, a été en grande partie anéantie et les tranchées qu’elle occupait ont été bouleversées et comblées. Les survivants se terrent dans les trous d’obus prêts à résister à l’attaque. Et c’est sur eux que la masse des assaillants s’est précipitée le matin du 1er Juin lorsque l’attaque s’est déclenchée. Nous entendons une formidable pétarade : tir de mitrailleuses et explosions des grenades. Cela ne dure que quelques instants. Nous faisons toujours face à l’étang de Vaux ; rien ne se produit devant nous. Je ne sais pas si notre devoir à ce moment-là n’aurait pas été de nous porter à notre droite pour aider nos camarades à repousser l’attaque. Il y a un peu de désarroi ; aucun commandement ; nous ne savons que faire. L’aspirant a mis son masque contre les gaz ; nous l’imitons ; mais nous ne le gardons pas longtemps ; il n’y a pas de gaz asphyxiants.

Tout à coup nous voyons quelques uns de nos camarades descendre vers nous en courant et l’un d’eux nous crie : « Eh ! les gars ! v’la le 3e bataillon qui s’débine ! Il n’y a plus qu’à s’débiner ! » Aussitôt après nous voyons les Allemands passer en masse et à toute allure au-dessus de nos tranchées, à droite ; ils descendent vers le vallon et l’étang en courant. Nos artilleurs n’ont pas encore tiré ; on a réclamé les fusées pour demander leur secours mais il est trop tard ; nous sommes entourés de tous côtés par les ennemis qui traversent déjà le vallon et se dirigent vers nos deuxièmes lignes. Ils arrivent sur nous par derrière et nous menacent de leurs grenades. Un de nos jeunes camarades, un genou à terre fait feu sur eux, aussitôt une grenade éclate près de lui et plusieurs sont blessés. Au-dessus de nous, nos assaillants nous font signe de nous rendre en élevant leurs fusils. Aucune résistance n’est possible et nous ne pouvons fuir non plus car nous sommes entourés de toutes parts. Nous sommes faits. Je pensais à ce moment-là au héros de Sambre et Meuse : « Le héros prit une cartouche, jura, puis se donna la mort. » Pour moi, je n’ai pas cette réaction. Je ne crains pas la mort à ce moment-là mais je suis ahuri et comme insensible. Je ne vois qu’une chose, c’est que nous sommes faits. Les assaillants nous ordonnent de laisser nos armes et notre équipement pour suivre le boyau qui monte à notre droite. Des Allemands nous encadrent et nous font refluer vers leurs lignes. À ce moment-là, les mitrailleuses de nos secondes lignes entrent en action ainsi que nos batteries de 75. Les balles françaises sifflent autour de nous. Beaucoup d’entre nous, certainement, ont été tués par ces balles après avoir été faits prisonniers.

Nous ne sommes pas maltraités par les Allemands ; ce sont, paraît-il, des Bavarois. L’un d’eux m’offre un étui de pastilles Peppermint que j’hésite à accepter, mais il insiste avec une brusquerie qui n’a rien que de bienveillant. Plus loin, plusieurs prisonniers français sont blessés par un 105 français éclatant près d’une batterie allemande. Les artilleurs allemands à qui pourtant était destiné l’obus, les font descendre dans leur gourbi et les pansent. Plus loin encore de jeunes soldats allemands nous offrent du café qu’ils ont dans leurs bidons, des cigares.

Les mauvais traitements n’ont commencé que plus tard lorsque nous avons été à plusieurs kilomètres des lignes allemandes. Je dois donc dire que les soldats allemands qui nous ont fait prisonniers le 1er Juin ont été humains ; ils se sont comportés envers nous comme ils le devaient et je n’ai rien à leur reprocher.

Je me rappelle notre triste défilé dans ces boyaux aussitôt après notre capture. Je passe devant mon brave capitaine qui est accroupi contre la paroi du boyau ; il est blessé, je vois le sang couler sur ses vêtements. Il dit tristement tandis que je passe devant lui : « Alors ?… Nous sommes donc tous fichus ! »

Plus haut je rencontre l’adjudant qui soutient un jeune sous-lieutenant grièvement blessé et qui dit en nous regardant : « Eh bien ! Quoi, B.D. ! N’y aura-t-il personne qui m’aidera à porter le lieutenant ! » Je m’arrête et lui aide en soutenant les jambes du jeune officier mais un plus « costaud » me repousse presque aussitôt et prend ma place.

Les boyaux sont jonchés de papiers : lettres et livrets militaires déchirés en petits morceaux par les prisonniers. Ce n’était peut-être pas une précaution inutile.

Dès que nous avons été à quelques centaines de mètres en arrière des lignes allemandes on nous a fait arrêter quelques minutes. Quelques officiers ennemis nous accueillent avec un air joyeux, satisfait et narquois. Ils s’approchent des prisonniers, ils leur parlent et quelques groupes se forment devant eux tandis que d’autres prisonniers restent à l’écart. J’entends un officier allemand dire cette phrase : « Et, vous savez, nous allons prendre Verdun maintenant. » Un des prisonniers restés à l’écart ne craint pas de dire aussitôt et assez fort pour être entendu des officiers : « Oh ! Vous prendrez bien Verdun comme vous deviez prendre Paris. » Les officiers allemands ont fait comme s’ils n’avaient pas entendu mais ils ont dû entendre, j’en ai eu l’impression. En tout cas, presque aussitôt, ils ont cessé leurs conversations avec les prisonniers, ils se sont retirés et on nous a remis en marche. Ces gens-là avaient voulu savoir ce que nous pensions.

On nous emmène dans la direction d’Étain. Je suis épuisé, je peux à peine marcher. Nous nous arrêtons dans un village dont j’ai oublié le nom. On nous fait entrer dans une sorte de verger entouré de barbelés. Ne pouvant plus me tenir debout, je m’accroupis sur les talons. « Prends garde ! » me dit mon voisin ; mais je ne bouge pas, je n’en puis plus.

Soudain un brutal coup de pied dans le bas des reins m’oblige à me redresser comme un ressort. C’est un feldwebel qui, un carnet et un crayon à la main, vient pour nous compter ; il demande à notre Commandant de nous faire aligner par quatre. Le visage empreint d’une profonde tristesse, notre Commandant nous donne ce commandement en sanglotant puis nous ne le revoyons plus. Le feldwebel nous fait distribuer des sachets de petits biscuits, un sachet pour deux hommes. Maintenant deux soldats allemands, baïonnette au canon, nous font passer, un par un, derrière une petite porte. C’est là que nous sommes fouillés ; on nous ordonne de déposer couteaux, rasoirs et de montrer tous les papiers que nous avons sur nous. J’ai un petit carnet où j’ai inscrit quelques adresses et quelques mots sans importance, ils me le gardent. La même scène se renouvelle à quelques kilomètres plus loin ; un officier supérieur nous ordonne de déposer à nos pieds toutes les lettres et les photos que nous avons sur nous. Des soldats allemands passent pour les ramasser et ils en remplissent un sac. Mais beaucoup de prisonniers ne s’exécutent que partiellement et refusent de se séparer des souvenirs qui leur sont les plus chers.

Correspondance

Aucune lettre envoyée ou reçue entre le 28 avril et le 14 juin 1916 n’a été retrouvée.