Nous n’avions pas de cheminée, rien pour cuire nos aliments dans notre cave mais nous y faisions du feu quand même. La fumée qui ne pouvait pas de dégager et se répandre dehors emplissait toute la baraque et il était parfois bien difficile pour ne pas dire impossible de garder les yeux ouverts. Presque chaque soir cette fumée me faisait verser des larmes pour me punir de n’en avoir que si peu versé au souvenir de mes fautes. Il arrivait aussi quelquefois que des prisonniers se sentant par trop incommodés par cette nappe de fumée et n’ayant probablement rien à faire cuire pour eux se fâchaient vivement et détruisaient à coups de pied ces feux en pestant et en jurant ; il en résultait de petites querelles. Pour faire ces feux nous apportions de petits morceaux de bois en rentrant du travail. Ceux qui avaient la chance de recevoir du riz ou des pâtes les préparaient le soir sur ces petits feux.

Je ne sais pas s’il y avait des catholiques dans ce triste pays mais jamais les Allemands ne parlèrent de nous conduire à la messe les Dimanches. Ils ne nous faisaient pas travailler le Dimanche, sauf rare exception, mais ils paraissaient s’ingénier à nous agacer toute la journée. Ils nous faisaient sortir de nos baraques en apportant nos affaires ; ils nous faisaient aligner et nous laissaient là, debout, pendant des heures.

Quand quelqu’un d’entre nous avait l’air de se plaindre il était menacé ; si un gardien frappait un de nos camarades ou le bousculait, nous, les Français et les Belges, nous criions tous en chœur, comme une seule voix : Hou ! hou !

Surpris de tant d’audace les gardiens se retournaient brusquement, l’air furibond, sans doute pour voir lequel d’entre nous criait le plus fort afin de l’en punir, mais, tout aussitôt nous nous taisions ; si le gardien recommençait nous aussi nous recommencions : Hou ! hou !

En définitive, ils n’avaient pas l’air très rassurés avec nous, ces Prussiens ; les Russes ne leur jouaient pas ces farces-là !

Un jour avec trois ou quatre de mes camarades je fus envoyé dans un petit kommando logé dans une ferme désaffectée, en pleine campagne. Nous y trouvâmes une vingtaine de camarades français et autant de Russes qui s’y trouvaient déjà depuis quelques temps. De là on nous emmenait chaque matin, par équipes, dans d’autres fermes des environs pour divers travaux mais surtout pour des travaux de maçonnerie. Le terrain était très marécageux dans cette région-là ; nous étions fort mal chaussés avec de vieilles bottes allemandes ou de mauvais souliers qui prenaient l’eau et nous avions bien froid aux pieds. Un de nos camarades dont les chaussures étaient en très mauvais état avait réclamé qu’on les lui changeât. Cela lui fut refusé. Alors notre camarade déclara qu’il ne partirait pas au travail avec ses trop mauvaises chaussures. Les Allemands le malmenèrent et le firent sortir de force. Durant la journée nous nous concertâmes ensemble pour protester à notre façon dès le lendemain matin.

Le lendemain matin lorsque les sentinelles nous appelèrent pour partir au travail nous vînmes tous nous aligner dans la cour comme à l’ordinaire mais, quand l’ordre de départ fut donné aucun de nous ne bougea, chacun parut figé à sa place et y avoir pris racine. Tentatives de persuasion, menaces, rien n’y fit. Nous répétions que, lorsque notre camarade aurait reçu d’autres chaussures nous partirions et pas avant. À bout d’arguments, furieux, les Allemands se turent mais exigèrent que nous demeurassions alignés et au garde-à-vous. Nous demeurâmes là immobiles durant des heures. Mais, pendant ce temps-là, nos gardiens avaient demandé par téléphone et reçu du renfort. Tout à coup nous vîmes entrer, revolver au poing, un feld-webel bouffi de colère, montrant les dents, de l’écume aux lèvres. Il nous menaça véhémentement du geste et de la parole puis, suivi de deux ou trois soldats, il entra à l’intérieur du bâtiment où se trouvaient nos gardiens. Au bout de quelques instants ils sortirent tous ensemble armés et furieux et ils nous chargèrent. Ils ne tirèrent pas de coups de feu et ne firent pas usage de leurs baïonnettes mais ils nous poursuivirent et un certain nombre d’entre nous furent roués de coups.

La cour étant fermée de tous côtés nous fûmes refoulés jusqu’au fond contre le mur de la grange et nous nous demandions s’ils avaient l’intention de nous fusiller ou de nous égorger contre ce mur. Lorsque nous fûmes tous bien alignés contre ce mur nos assaillants se calmèrent à l’exception du feld-webel qui paraissait toujours aussi furieux. En commençant par l’extrémité gauche, le feld-webel saisissait chaque prisonnier à la gorge et lui demandait : « Pourquoi as-tu refusé d’aller au travail ? » Après toute réponse qui lui était faite il distribuait une grêle de coups sur la tête et sur l’échine du prisonnier avec la crosse de son revolver. Comme il devait se fatiguer de tant d’efforts il parut se calmer un peu lorsqu’il fut vers le milieu de la file. Il ne saisissait plus chacun des prisonniers mais seulement ceux qui probablement lui paraissaient le moins sympathiques ou le plus obstinés. J’eus la chance d’échapper à ses coups de crosse.

Cette démonstration de force achevée il restait à exécuter la victime pour nous en faire un exemple ; ce pelé, ce galeux d’où venait tout le mal et qui avait osé réclamer une paire de chaussures pour marcher dans l’eau glacée ; ils le frappèrent férocement à coups redoublés, s’il ne fut pas assommé, si ses membres ne furent pas brisés, ce ne fut certes pas de leur faute. Il poussa des cris lamentables. Nous tremblions de terreur, de honte et de colère. Notre camarade avait les mains couvertes de sang. Il y avait une pompe au milieu de la cour ; ses bourreaux commencèrent à le ligoter contre cette pompe qui servit de poteau et en même temps ils nous emmenèrent au travail sans nourriture ; il devait être un heure ou deux heures de l’après-midi. Les sentinelles avaient reçu l’ordre de nous mener la vie dure au travail ; ils n’y manquèrent pas. Quand nous revînmes à la ferme, le soir, notre camarade n’y était plus. Ils l’avaient emmené je ne sais où ; nous ne l’avons jamais revu.

Pendant quelques jours je fis partie d’une équipe qui était occupée à manœuvrer le mouton pour enfoncer des pieux auprès d’un ruisseau et y établir un pont. Un gardien tirait avec nous sur la corde en commandant et en rythmant l’effort commun « Ho ! Rick ! » En général nous laissions le gardien déployer toute sa force et nous nous contentions de simuler de grands efforts. Le mouton avait peine à remonter ; le gardien s’exaspérait et disait que nous n’avions pas de nerf : « Ho ! Rick ! » Quels pauvres ouvriers nous étions !

Un matin, un des gardiens me fit sortir des rangs avec deux ou trois camarades et déclara que nous étions « Faulenzer », des fainéants qu’il fallait renvoyer. Un gardien nous ramena à Stallupönen et on nous y garda quelques jours dans un camp spécial où se trouvaient des Russes et des Anglais. Puis nous fûmes ramenés à notre ancienne baraque.

Les prisonniers français, en grande majorité des ouvriers de Paris, avaient donné des noms spéciaux aux soldats allemands qui nous gardaient. L’ensemble des gardiens, cela s’appelait : « la bande à Bono ». Le chef, c’était Bono. Le sous-chef, c’était Garnier, etc.

Un soir, Bono, une grande liste entre les mains faisait l’appel des prisonniers qui devaient partir pour une destination inconnue. À ceux qui l’interrogaient au sujet de cette destination Bono répondait que nous serions envoyés dans un pays très froid et il nous montrait avec sa main qu’il y avait de la neige d’une épaisseur de 60 à 80 centimètres. Bono avait l’intention de nous effrayer mais un camarade qui revenait du bureau du Kommando nous rassura et nous annonça que nous partions vers le Rhin ; il en était sûr.

En effet, nous fûmes envoyés au camp de Wahn où nous arrivâmes vers la Toussaint. Nous étions tous bien contents, nous nous estimions heureux d’avoir pu fuir de ce triste pays de Prusse Orientale où l’hiver aurait été pour nous si redoutable.

Nous ne demeurâmes qu’une huitaine à Wahn. Pendant ces huit jours je fus témoin de l’industrie et de la ruse incroyables des prisonniers qui préparaient leur évasion. Les baraques des prisonniers du camp du Wahn étaient moins primitives et plus confortables que celles que nous avions eues en Prusse Orientale. Non seulement elles n’étaient pas creusées dans la terre mais elles étaient munies d’un plancher convenable placé de vingt à trente centimètres au-dessus du sol.

Pour préparer l’évasion, ce plancher avait été scié, sur une petite surface cachée entre les couchettes, de façon à ménager une sorte de petite trappe. Mais les planches avaient été sciées si adroitement, si finement que le coup de scie était presqu’invisible d’autant plus qu’on avait soin d’y étendre un peu de poussière. Tous les camarades de la baraque étaient de connivence avec ceux qui préparaient leur évasion et chacun s’employait à leur aider mais le plus discrètement possible. Quelques prisonniers montaient la garde, et sans en avoir l’air aux deux extrémités de la baraque, d’autres se tenaient au-dehors. Tous avaient pour mission de veiller et de signaler instantanément toute visite inopportune. D’autres s’ingéniaient à détourner très adroitement l’attention des gardiens. Profitant à toute occasion des circonstances, les candidats à l’évasion et ceux qui leur aidaient se mettaient au travail. La trappe ménagée dans le plancher était ouverte ; quelques hommes, deux ou trois, se glissaient sous le plancher de la baraque munis de quelques outils primitifs et de boîtes. Les planches étaient aussitôt replacées soigneusement. Et maintenant, que faisaient les hommes qui étaient sous le plancher de la baraque ? Ils creusaient une petite galerie qui, passant sous la clôture des barbelés et sous le chemin de ronde où allaient et venaient les sentinelles, devait aller déboucher dans le bois de pins qui entourait le camp. La terre qu’ils retiraient en creusant cette galerie était rapportée sous le plancher de la baraque au moyen de boîtes vides, de mouchoirs et de musettes. Lorsque la galerie arrivait assez loin dans le bois, on s’occupait activement des préparatifs immédiats. Les vivres de réserves étaient judicieusement préparés et dosés. Des vêtements civils sortis je ne sais d’où étaient prêts. La carte et la boussole indispensables on se les était procurées depuis longtemps. Il ne restait qu’à choisir et qu’à attendre l’heure la plus propice à l’évasion nocturne.

Cela était admirablement bien mené avec une maîtrise surprenante. Il y avait des professionnels de l’évasion qui connaissaient toutes les ruses et tous les trucs et que les Allemands ne parvenaient pas à dépister malgré toutes leurs surveillances et toutes leurs fouilles les plus minutieuses. Cela nous consolait de nos misères, cela nous donnait de la fierté et de la joie.

Pour s’évader, il fallait de l’argent et il était défendu d’en avoir. L’argent qui était envoyé de France nous était payé en timbres spéciaux avec lesquels nous ne pouvions acheter nulle part ailleurs qu’à la cantine du camp. Les candidats à l’évasion parvenaient néanmoins à se procurer des marks allemands. Ils creusaient de petites fentes dans les planches de leurs caisses et glissaient dans ces fentes les pièces d’argent qu’ils avaient réussi à se procurer ; la fente était ensuite si bien recouverte et cachée qu’il était impossible de l’apercevoir ; la boussole pouvait être cachée dans un morceau de savon, dans un morceau de pain ou dans un biscuit et de bien d’autres façons plus ingénieuses encore tant l’esprit français est riche en ressources d’imagination et de finesse.

Les gardiens allemands dont la vigilance avait été tant de fois mise en défaut multipliaient les fouilles et se livraient aux recherches les plus méthodiques et les plus méticuleuses, mais ils ne découvraient jamais rien.

Les évadés ne réussissaient pas toujours à atteindre et à traverser la frontière mais ils ne rataient que très rarement leur évasion du camp ; les Allemands n’arrivaient pas à comprendre comment ils avaient pu sortir sans être aperçus par les sentinelles qui veillaient jour et nuit, les baraques étant fermées.

Il y avait près de Wahn une usine de produits chimiques ; il se chuchotait parmi nous qu’on y fabriquait de la dynamite mais de cela je ne suis pas certain.

Un jour, nous, les prisonniers français, nous fûmes conduits à cette usine. Nous nous demandions les uns aux autres ce que nous ferions, quelle serait et devrait être notre attitude. Nous nous laissâmes conduire jusqu’à l’usine mais il était à peu près convenu entre nous que nous y ferions la grève des bras croisés et que nous refuserions le travail. J’avais l’idée, d’autres l’avaient sans doute aussi, de faire sauter l’usine si on y fabriquait de la dynamite, mais aurais-je eu l’adresse, le courage et le sang-froid nécessaires pour cela, j’en doute et non sans raison. Et puis aurais-je eu le droit de sacrifier avec la mienne la vie des mes camarades ? C’était là une chose grave et, intérieurement, je me disais : non, tu ne peux faire cela et disposer de la vie de tes camarades sans avoir leur avis. Au fait, j’étais trop poltron pour le faire. Je n’eus pas l’occasion de le faire non plus.

Nous fûmes placés en rangs devant l’usine et face à l’entrée. Nous vîmes nos gardiens et quelques officiers aller et venir, entrer et sortir, échanger quelques paroles, cela dura une vingtaine de minutes, après quoi nous fûmes ramenés au Camp sans que nul d’entre nous n’eût mis le pied dans l’usine. Nous en conclûmes que les Allemands n’avaient pas osé essayer de faire travailler les prisonniers français dans leur usine de produits chimiques.

Ils préférèrent envoyer les prisonniers russes travailler à cette usine. Les Russes furent conduits à l’usine, le 1er Novembre 1916, jour de la Toussaint. Ils refusèrent de travailler. Les Allemands les ramenèrent donc au Camp, ils les alignèrent en rang et au garde à vous devant leur baraque et les obligèrent à demeurer immobiles dans cette position toute la journée et jusqu’à la nuit sans aucune nourriture. Les Allemands pensaient que les Russes ne se feraient pas prier le lendemain matin pour partir à l’usine.

Le matin du 2 Novembre les Russes opposèrent le même refus que la veille ; ils sortirent de leurs baraques mais ils refusèrent de partir pour l’usine. Les Allemands les firent donc aligner come la veille sans les avoir laissé prendre aucune nourriture ; puis, surpris et fatigués de leur résistance prolongée, ils les chargèrent furieusement. Nous entendîmes des cris affreux et terrifiants et, instinctivement, nous sortîmes de nos baraques pour voir ce qui se passait. Nous vîmes un tableau horrible. Les Allemands venaient de charger à la baïonnette. Je les vis essuyer leurs armes rougies de sang ; j’entendis les râles lamentables des victimes. Les Russes épouvantés, terrifiés de tant de cruauté, partaient vers l’usine comme poursuivis par les gardiens. Il y eut quatre morts et de nombreux blessés.

Les Allemands qui, sans doute, ne tenaient pas à ce que nous fussions témoins de leur sauvagerie s’avancèrent vers nous furieux et nous intimèrent l’ordre de rentrer tous et immédiatement dans notre baraque. Nous rentrâmes, indignés et écœurés de ce que nous venions de voir et d’entendre.

Le 6 Novembre, je quitte le camp de Wahn avec un détachement de trente prisonniers dont vingt-neuf Français et un Anglais. Nous sommes envoyés à Erpel, pittoresque village situé sur la rive droite du Rhin et non loin de Bonn. En face de nous, sur la rive gauche, c’est Remagen et à trois ou quatre kilomètres au sud, sur la rive droite, la pittoresque ville de Linz avec un château-fort en ruine qui dresse sa silhouette curieuse au-dessus du fleuve.

Nous venons à Erpel pour y travailler à la construction d’un grand pont de chemin de fer. On en construit plusieurs sur le Rhin pour le transport des troupes vers la Belgique. Celui d’Erpel se nommera paraît-il le Pont Hindenburg (Hindenburg Brück). Nous sommes logés dans une sorte de salle de danse désaffectée où se trouvent déjà une quarantaine de Russes. Les Français ont leurs couchettes à droite et au fond de la salle ; celles des Russes sont à gauche. Ces couchettes sont superposées en quatre étages. Il y a quelques petites tables et quelques chaises au milieu de la salle. Dans le coin, à droite, séparé par des planches percées de judas, se trouve le cabinet du Kommandoführ, un simple gefreite[1]. Au fond, sur le mur une sorte de fresque représentant les gnomes du Rhin ; à gauche une petite pièce pour déposer des chaussures et des vêtements et dans laquelle s’ouvre le guichet de la cantine où nous pouvons acheter du tabac, des cigarettes, de la mauvaise bière, de petites bouteilles de limonade, de soda coloré et parfumé ainsi que diverses autres petites choses mais absolument rien de tout ce qui peut être mangé ; à droite une petite porte donne accès au cabinet et à un autre pièce où se trouve une petite cuisinière ; dans cette pièce il y a de l’eau, nous pouvons nous y laver et y faire cuire des aliments. Les gardiens sont logés derrière le fond de la salle sur la scène et l’arrière scène qui ont été séparées par une cloison de planches ; cette salle devait servir aussi de salle de théâtre avant la guerre.

Il n’y a pas que nous, prisonniers français et russes, que les Allemands font travailler à la construction du pont sur le Rhin. Ils y emploient aussi un grand nombre de prisonniers civils, des Belges et des Polonais qui ont leurs logements ailleurs.

Nous avons donné des surnoms à nos gardiens et aux civils qui nous commandent sur le chantier.

Le kommandoführ, nous l’appelons Bono II. Bono I était notre kommandoführ de Stallupönen en Prusse Orientale.

Puis le moins sympathique de nos gardiens, originaire de Thann en Alsace, a reçu le nom de “Pointu” et celui de “Casse-Noisette”. Il a reçu le nom de Casse-Noisette parce qu’il a un long nez busqué et un menton avancé en sabot qui semblent se rejoindre pour former un casse-noisette.

Il y a ensuite “Le Juif”, un Israélite au poil noir, boucher de profession et que nous ne détestons pas ; “Le Têtard” un Allemand au facies écrasé avec des yeux grands, laids et niais et que nous n’aimons guère. Il y a enfin “La Femme enceinte”, une bonne pâte d’homme, inoffensif ; c’est une sorte de demi-intellectuel, myope, replié sur lui-même au physique comme au moral, sans aucune souplesse, gêné et maladroit dans tous ses mouvements et tout particulièrement lorsqu’il s’agit de monter en bateau. Il fournit souvent aux prisonniers un sujet d’hilarité mais aucun d’eux ne voudrait lui causer de l’ennui car il est bon et doux. Il se plait à faire étalage de ses petites connaissances en langue française, raconte comment il s’est régalé jadis en mangeant des clovisses à Nancy. On sent qu’il est satisfait de la bonne sympathie que lui témoignent les prisonniers français.

L’ingénieur-architecte a reçu le nom de “Singe”. L’entrepreneur a reçu celui de “Bouc” parce qu’il porte une barbichette.

Parmi les contremaîtres il y a “Le Marchand de morues” qui porte habituellement un chapeau de cuir, “Le Chat botté” qui a de longues moustaches et qui porte de grandes bottes, “Le Civil”, “La Vieille Noix” qui est très vieux et qui fume sans cesse un vieux bout de pipe en terre, “Le Juif Polonais” à qui l’on demande en grand secret cartes, boussoles, etc. et que l’on paie avec du savon de toilette reçu dans les colis.

Chaque prisonnier met un point d’honneur à travailler le moins possible ; chacun s’efforce également de faire disparaître les outils, soit en les enterrant dans les remblais, soit en les jetant dans le Rhin sans être vu.

[1] soldat de première classe

Correspondance

11 Octobre 1916, À mes parents

Je suis en bonne santé et sais maintenant par vos lettres que vous en êtes de même. Jusqu’à ce jour j’ai reçu 3 de vos lettres.

La 1ère, datée du 4 Septembre m’est parvenu le 28 du même mois. Vous pouvez croire que je me suis senti heureux ce jour-là.

Le 29 Septembre, j’ai reçu votre lettre du 13 et, le 7 Octobre celle du 19 Septembre. Le colis de 5 kilos dans une boîte en bois fabriquée par Papa m’et parvenu le 3 Octobre. Tous y est bien et en bon état mais le couteau a été retiré.

Vous pouvez croire que tout ce qu’il contenait a fait un heureux. Maintenant, avec les biscuits que l’État français nous envoie, j’ai de quoi apaiser ma faim.

Les petits fromages ont été bien garantis tout enveloppés d’étain comme ils l’étaient et j’ai trouvé cela extraordinaire de pouvoir manger ici, si loin de mon pays, ces bons fromages et cette confiture confectionnés par ma propre mère. Chaque matin nous avons du café d’orge grillée mais, évidemment sans sucre. Avec le sucre que vous m’avez envoyé je vais pouvoir le sucrer un peu pendant quelque temps. Avec trois biscuits que j’y tremperai le matin cela sera bon. Le linge me servira bien aussi mais ne m’en envoyez plus car depuis quelque temps on nous en donne. Envoyez-moi le chandail et une serviette si vous voulez mais pas autre chose. Veuillez bien marquer mon nom bien lisiblement, surtout sur le chandail.

Je vois que des camarades reçoivent du riz, des pâtes, des haricots secs avec du lard. Ils se débrouillent tant bien que mal pour faire cuire tout cela le soir.

Je vais vous écrire une fois par semaine.

J’ai vu que Louise et Clotilde avaient écrit leurs noms dans la boîte en bois ; cela m’a bien fait plaisir. Cette boîte me sera d’une grande utilité. J’y garderai ma réserve de biscuits. J’en ai une plus grande pour le reste ; j’ai pu me débrouiller pour me la confectionner moi-même.

Tout ce que vous m’avez adressé à Wahn ne tardera sans doute pas à me parvenir.

Affectueusement à vous.

10 Octobre 1916, carte de M. l’Abbé Léon Gaillard, curé de Quintenas (partie le 10 Octobre et arrivée au camp de Heilsberg le 10 Novembre 1916)

Bien cher Ami

J’ai reçu votre carte avec le plus grand plaisir. Je suis heureux d’apprendre que vous êtes en bonne santé.

Je prie Dieu qu’il vous la conserve. Vos parents se portent très bien ; ils ont été contents lorsqu’ils ont su par vos lettres que vous étiez encore de ce monde.

Rien de particulier à Quintenas. Le temps y est très beau ; c’est maintenant le moment des vendanges et tout le monde travaille à qui mieux mieux.

À la cure tout le monde va bien et vous envoie les meilleurs bonjours ; et votre curé qui prie beaucoup pour vous vous assure de toutes ses sympathies et vous renouvelle l’assurance de sa parfaite amitié.

L. Gaillard, curé de Quintenas

11 Octobre 1916, À mes parents

J’ai toujours de vos nouvelles assez régulièrement. Hier matin j’ai reçu votre lettre partie de Quintenas à la date du 2 Octobre. C’est la 4ème que je reçois depuis que j’ai de vos nouvelles.

Votre colis de 5 kilos adressé au camp de Heilsberg, Prusse Orientale, parti de Quintenas à la date du 5 Septembre n’a pas mis un mois à me parvenir. Tout y était en parfait état et j’ai trouvé le couteau en consommant le sucre. Les autres adressés à Wahn me parviendront aussi, je l’espère bien.

29 Octobre 1916, À mes parents

Je ne vous écris plus de la Prusse Orientale mais du camp de Wahn, près de Cologne. Donc, à partir de maintenant, vous ne m’écrirez plus au camp de Heilsberg.

Je pense que la correspondance sera un peu plus accélérée. Et je crois même que cette carte vous parviendra avant la dernière lettre que je vous ai écrite de Heilsberg.

Il nous a été dit que tous les envois qui nous ont été adressés à Heilsberg nous seraient immédiatement réexpédiés à Wahn, ce qui fait que je ne resterai peut-être pas plus d’une quinzaine de jours sans nouvelles.

Quatre baisers pour Montjoux.

Kriegs-Gefangenenlager Wahn (Rhld)
Asendung 9-11-16 P. Pr. St Wahn
Arrivé à la poste de Quintenas : 21-11-16

30 Octobre 1916, carte de Madame Mauvas

Mon cher Ami

Je vous envoie un colis aujourd’hui. J’espère que le premier vous sera bien parvenu. Celui d’aujourd’hui contient : saucisson, foie gras, confiture, figues, tabac, thé, sardines, chocolat et sucre. Dites-moi ce que vous préférez.

Mon frère, l’abbé, est ici, mais hélas il repart demain. Je ne vais plus au patronage depuis plusieurs mois, je vais dans une autre maison qui me plaît bien mieux.

Ma famille et moi vous envoyons nos amitiés.

1er Novembre 1916, À mes parents

Depuis trois jours, je suis au camp de Wahn et vous ai déjà adressé une carte pour vous l’indiquer. Je suis toujours en bonne santé ; mon plus ardent désir est que vous soyez tous, vous aussi, en bonne santé.

Je pense que je devrai patienter encore une quinzaine de jours avant de recevoir vos dernières lettres qui me seront réexpédiées de Heilsberg. Maintenant si vous m’écrivez aussitôt que vous connaitrez ma nouvelle adresse à Wahn, en supposant qu’il faut dix jours à une lettre pour aller et autant pour venir, je pense que votre lettre me parviendra vers le 20 Novembre. La dernière lettre que j’ai reçue de vous à Heilsberg était datée du 20 Octobre.

J’ai été réellement soulagé pendant ce mois d’Octobre. J’ai reçu de vos nouvelles et 3 colis : celui de 5 kg que vous m’avez envoyé le 4 Septembre et que j’ai reçu le 3 Octobre, ensuite un colis de 5 kg que j’ai reçu d’un comité lyonnais « Le paquet du prisonnier de guerre » que j’ai reçu le 18 Octobre puis votre colis postal que j’ai reçu le 20 Octobre (vous me l’aviez envoyé le 17 Septembre).

À notre arrivée à Wahn personne n’avait plus rien. Les camarades du camp nous ont partagé des colis qui avaient été envoyés par un comité français de secours aux prisonniers de guerre et des biscuits envoyés par l’État français. Avec tout cela vous pouvez comprendre que je ne languis plus autant que pendant les premiers mois où j’étais sans aucune nouvelle et sans rien.

Je crois vous avoir parlé d’une de mes anciennes infirmières de la Demi-Lune à qui j’avais envoyé une carte. Elle m’a fait réponse en me disant qu’elle m’assurerait un colis par mois. Je pourrai lui vouer une grande reconnaissance.

Rien à l’horizon qui suscite l’espoir. Plaise au Ciel que tout prenne fin lorsque refleuriront les muguets et les lilas. Quelle joie ce serait de se retrouver après une aussi longue et dure séparation !

Jusqu’à présent j’ai gardé tout mon courage.

Bien des choses de ma part à tous nos parents et amis. Il m’est impossible de leur écrire puisque nous n’avons droit qu’à 6 correspondances par mois, quatre cartes et deux lettres. Je vous en consacre 4 dont les deux lettres.

J.N. Vergne, Cour 11, Baraque 106, Matricule 100-873
KRIEGS–GEFANGENENLAGER WAHN (Rhld)
GEPRÜFT KOMMANDANTUR WAHN-LAGER 10

19 Novembre 1916, À mes parents

J’espère que vous avez bien reçu la 1ère carte que je vous ai adressée de Wahn. En bonne santé. Je pense recevoir de vos nouvelles au cours de cette semaine. Mon changement de camp fait que je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis près d’un mois. Je vois qu’Emile est toujours à Marseille.

Matricule 100-873
ABSENDUNG 30-11-16 P.Pr. St Wahn
GEPRÜFT KOMMANDANTUR WAHN-LAGER 18
Nummer des Filiallagers 1.438

22 Novembre 1916, lettre de mon père

C’est avec un réel soulagement que nous avons reçu ta lettre du 11 Octobre nous annonçant que tu avais eu de nos nouvelles en même temps qu’un colis. Nous avons reçu ensuite la carte dont tu nous parlais. Je t’ai répondu immédiatement à Heilsberg.

Hier nous avons fait poster par Louise un nouveau colis que nous t’adressions à Heilsberg. Heureusement le facteur nous ayant remis une carte et une lettre venant de Wahn, nous avons vu que tu n’étais plus à Heilsberg. Louise est allée retirer le colis qu’elle avait déjà déposé chez Mme Seux et aujourd’hui 22, après avoir changé l’adresse, nous l’avons à nouveau porté au courrier.

Tu ne recevras pas de nos nouvelles, comme tu le comptais, vers le 20 Novembre car ta carte et ta lettre de Wahn ne nous sont parvenues que le 21 Novembre. Nous pensons que cette lettre pourra te parvenir vers le 10 Décembre ainsi que notre colis.

Dieu veuille que tu puisses nous retrouver aux beaux jours du printemps prochain, ainsi que tu sembles l’espérer.

Ce sera un beau jour pour toi et pour nous.

Nous sommes, nous aussi, tous en bonne santé pour le moment. Lorsque tu reviendras au pays tu y trouveras sans doute quelque changement. Le Dimanche 12 Novembre nous avons enterré Sauzéat[1], dit « Céci » de Longetane et le vendredi suivant, Blachier[2], du même hameau. Aujourd’hui on nous annonce la mort du vieux père Faure[3] de Peyraud.

Tu ne retrouveras pas, non plus, ton cousin Marius Vergne, ni ton vieux copain Gabriel Faurie. J’ai écrit à ton parrain de St Vallier lorsque nous avons reçu ta lettre du 11 Octobre. Nous avons aussi fait part de tes nouvelles à Hervé qui est toujours à Bron et en bonne santé.

GEPRÜFT KOMMANDANTUR WAHN-LAGER 74

[1] Antoine Alexandre Sauzéat, propriétaire exploitant, âgé de 66 ans.

[2] Louis Baptiste Blachier, propriétaire exploitant, âgé de 52 ans.

[3] Jean Faure, propriétaire exploitant, âgé de 85 ans.

22 Novembre 1916, carte de Jeanne Persoud

Elle a eu de mes nouvelles et mon adresse par Hervé et serait contente que je lui écrive un mot.

Elle a l’occasion de voir Hervé de temps en temps. Elle l’a vu il y a trois semaines. Il suit des cours techniques. Il est bien content.

Son cousin Louis, de Vers, a été blessé. Il a eu le bras traversé par une balle. Il est soigné dans un hôpital à Biarritz. Son cousin Michel, de Vers, qui était prisonnier est actuellement en Suisse. Elle est allée le voir avec sa tante. Il est très heureux maintenant.

Bon souvenir et bonnes amitiés.

26 Novembre 1916, À mes parents (carte)

Toujours en bonne santé. Reçu hier une carte de M. le Curé en réponse à la mienne. Il me dit que vous vous portez très bien. Reçu un colis de la Demi-Lune cette semaine.

ABSENDUNG 7-12-16 P.Pr. St Wahn
GEPRÜFT 5

3 Décembre 1916, lettre de mon père

Ils attendent de moi une carte leur annonçant que j’ai bien recu le colis qu’ils m’ont envoyé à Wahn. Ils pensent que je le recevrai vers le 10 de ce mois. Ils espèrent que je pourrai retrouver à Wahn mon camarade Mercier d’Annonay. Sa femme leur a demandé de lui faire savoir si je le voyais.

Ils vont bien. Mon père me dit qu’il a maintenant fini d’ensemencer et que ce n’est pas trop tôt car le temps n’a guère été propice ; il ne faisait que pleuvoir.

Hervé est entré à l’hôpital de Lyon il y a une dizaine de jours. Il avait eu froid et une reprise de bronchite mais il dit que cela va mieux, qu’il sortira dans quelques jours et que, peut-être, il viendra les voir.

On a enterré le fils Bonnet[1] de Brézenaud, 25 ans. Cela fait 4 disparus pendant le mois de Novembre.

Ma mère, Louise et Clotilde se joignent à lui pour m’embrasser.

GEPRÜFT 21

[1] Fils d’Émile et Marie Mélanie Pleynet, cultivateurs à Brézenaud.

3 Décembre 1916, À mes parents (carte)

Je n’ai pas eu de vos nouvelles dans la semaine écoulée. J’espère que j’en aurai pendant celle-ci.

Des camarades ont reçu des châtaignes, pourriez-vous m’en envoyer aussi. Ajoutez à mon adresse 24e R.I.

ABSENDUNG 14-12-16
GEPRÜFT 5 Wahn

10 Décembre 1916, lettre de mon père

Ils n’ont pas eu d’autres nouvelles de moi depuis ma lettre datée du 1er Novembre. Cependant je leur avais dit que, pour Wahn, le courrier tarderait moins. Ils ne savent que penser et se demandent si je ne serais pas malade.

[note de Jean : le retard est causé par le renvoi du courrier aux différentes filiales du Camp]

Ils pensent que j’ai dû leur écrire depuis le 1er Novembre et qu’ils ne tarderons pas à recevoir d’autres nouvelles de moi.

Leur voisin, le père Coutier, est mort aujourd’hui à l’âge de 82 ans. Ces jours-ci il avait neigé mais le vent du midi a fait disparaître la neige aujourd’hui.

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17 Décembre 1916, À mes parents (carte)

Depuis que je suis à Wahn, j’ai reçu de vous 3 lettres qui m’ont été réexpédiées de Heilsberg et dont la dernière est datée du 11-11-16. J’ai reçu avant-hier votre colis du 5 Octobre contenant : sucre, chocolat, lard, saucisson, fromages, thon, chaussettes de laine, le tout en bon état. Merci pour toutes ces bonnes choses si rares ici.

ABSENDUNG 28-12-16
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22 Décembre 1916, À mes parents (carte)

Depuis que je suis à Wahn, j’ai reçu 4 lettres de vous : 10 et 18 Octobre, 11 et 16 Novembre. Le 15 Décembre j’ai reçu votre colis du 5 Octobre, en bon état.

En tout, depuis que j’ai commencé à recevoir de vos nouvelles, 8 lettres et 3 colis me sont parvenus. Ce que vous m’aviez adressé à Wahn au mois d’Août ne m’est pas parvenu.

Je sais que vous m’écrivez à peu près chaque semaine. Continuez, je vous en prie, et même plus, si c’est possible, ne serait-ce qu’une simple carte avec deux mots.

ABSENDUNG 5-1-17
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24 Décembre 1916, lettre de mon père

Nous n’avons pas reçu de tes nouvelles depuis ta carte datée du 19 Novembre et le temps nous dure. Nous t’avons adressé un colis de 5 kg le 22 Novembre et nous ne savons si tu l’as reçu. Nous voyons que depuis que tu as changé de Camp les nouvelles sont plus rares. Nous sommes en bonne santé et demanderons au Divin Enfant qu’il te garde et que cette fête de Noël soit la dernière à passer loin de nous.

Hervé était à l’hôpital et il est proposé pour la réforme. Nous avons eu du mauvais temps, pluie et neige mais il ne fait pas trop froid en ce moment.

J’ai donné de tes nouvelles à ton parrain de St Vallier. Il était un peu fatigué mais va mieux en ce moment.

Ta mère, Louise et Clotilde se joignent à moi pour te dire nos meilleurs souhaits pour la nouvelle année.

PS – J’avais écrit cette lettre hier et Louise, en revenant de la messe, nous a rapporté ta carte du 26 Novembre.

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