Je reçus ma feuille de route vers le 10 décembre 1914 ; je devais me rendre à Marseille au Fort Saint Jean pour être ensuite embarqué à destination de Corte en Corse, où je serais affecté au 173e Régiment d’Infanterie.

J’étais content de devenir soldat ; je songeais avec enthousiasme que je me battrais pour la France ; j’avais le sentiment patriotique. Que de désillusions m’attendaient à la caserne !

Quand j’arrivai à Marseille avec de nombreux jeunes gens nous fûmes conduits non pas au Fort Saint Jean mais à la Caserne dite des Incurables. C’était de bon augure pour commencer. On nous enferma pêle-mêle dans cette caserne et ce fut toute la journée une cohue bruyante et ahurissante. Des sous-officiers intervenaient de temps à autre, pour inviter au calme toute cette foule de jeunes gens mais c’était peine perdue. Ils allaient et venaient en hurlant, en chantant des chansons obscènes, mettant tout en désordre, lançant des polochons et des morceaux de pain sec, réclamant à cor et à cri l’autorisation de sortir en ville. Cette autorisation fut enfin accordée mais chacun devait déposer une demande individuelle, puis un sous-officier qui, dans la cohue, arrivait à peine à se faire entendre, nommait les noms de ceux qui avaient obtenu la permission de sortir pour quelques heures seulement et qui pouvaient passer la porte.

Il me tardait bien de pouvoir m’échapper un instant de ce milieu auquel ne n’étais pas du tout accoutumé. Je me rendis à la Maison des Frères, à la Calade Saint-Louis où j’avais passé quelques semaines avec les scolastiques avant mon conseil de révision. Je n’avais pas conservé un bon souvenir de la façon dont on m’avait expédié dans une famille après le conseil de révision et j’avais bien quelque secrète rancune contre le frère Procureur Alfred mais, par contre, j’aimais bien le Directeur du scolasticat qui avait été bon et bienveillant pour moi. Ce dernier connaissait bien le curé de Corte et il me remit un mot pour me recommander à lui lorsque je serais arrivé en Corse.

Après deux ou trois jours passés dans cette bruyante Caserne des Incurables que je serais tenté de qualifier de nauséabonde on nous conduisit au vieux bateau sur lequel nous devions faire la traversée de Marseille à Bastia.

En se rendant au bateau les jeunes gens hurlaient la Marseillaise et le Chant du Départ. L’embarquement fut un va-et-vient des plus bruyants et des plus animés.

Bientôt, à la nuit tombante, le vieux bateau quitta le port ; j’admirai longtemps le panorama de la ville, la belle cathédrale, le château d’If et je saluai une dernière fois la Vierge dorée de N.D. de la Garde. La mer était agitée ; après le tangage qui me parut un agréable jeu de balançoire sur les flots ce fut le roulis qui me fut moins agréable. Déjà le bateau était en pleine mer et il commençait à faire nuit ; les étoiles s’allumaient au firmament et les vagues faisaient un bruit étrange et mystérieux pour moi qui voguait pour la première fois sur la mer.

Peu à peu tous les jeunes conscrits descendaient se coucher sur le plancher de la cale et je me trouvai seul sur la plate-forme de l’arrière. Je n’avais pas encore éprouvé les atteintes du mal de mer et j’aurais voulu les éviter en restant à l’air, en ne descendant pas à la cale où régnait une odeur infecte. Je méditais dans la nuit et le bruit des flots ; il me semble que je priais, mais je n’en suis pas sûr. La mer devint très mauvaise, le bateau balançait tant qu’on ne pouvait se tenir en place qu’en s’accrochant solidement aux barres des balustrades ; des lames violentes balayaient le pont. Un matelot passa en criant : « Attention ! Personne sur la plate-forme, personne sur le pont ! » et s’adressant à moi, il me dit : « Descendez dans la cale ! » Je dus donc descendre dans la cale mais à peine fus-je au bas de la petite échelle qu’une secousse brutale m’étendit de tout mon long parmi mes camarades, dans l’ordure des vomissements et la puanteur de l’atmosphère. Tout suffoqué, je me relevai avec peine et voulus remonter l’échelle. Dès que je fus de nouveau sur le pont je glissai jusqu’à la balustrade où je n’eus que le temps de m’accrocher mais j’étais très malade, j’avais le mal de mer.

Pour comble de malheur, une porte sans fermeture qui, par balancement du bateau, se fermait et s’ouvrait sans cesse en frappant violemment me serra les doigts de ma main droite que j’avais appuyée là pour éviter une chute. Le majeur de ma main droite en est demeuré en partie estropié ! J’arrivai à la caserne avec une blessure à la main.

Le matin vers neuf heures nous arrivions au port de Bastia. Après nous avoir distribué du pain et des boîtes de sardines on nous fit monter dans un petit train primitif, que nous appelions le « tortillard » et qui méritait ce nom, à destination de Corte.

Il y avait à Corte plusieurs casernements : Caserne de la Citadelle, Caserne du Moulin, Caserne du Petit Séminaire. Ce fut la dernière qui m’abrita pendant mes quelques mois d’instruction. La vie y fut dure, pour tous d’abord au point de vue matériel ; elle fut surtout dure au point de vue moral. Je crois que pour mon début à la Caserne je ne pouvais pas tomber plus mal. Comme je ne prenais aucune part aux joyeux éclats dans la chambrée non plus qu’aux conversations grossières sur les femmes et le reste mais que je paraissais au contraire bien dépaysé et bien ennuyé dans ce drôle de milieu je fus promptement repéré par ceux qu’on appelait « les plus dessalés ».

On m’appela « le Curé » ou « le capelan » et je devins l’objet de toutes sortes de quolibets. Plusieurs se faisaient un jeu de tenir près de moi des conversations ordurières qui mettaient mes oreilles au supplice et je ne rencontrai presque personne qui voulût bien me consoler ou prendre efficacement ma défense. Je souffris très cruellement pendant les quelques mois que je passai dans cette caserne.

J’étais trop jeune, je n’avais pas encore mes dix-neuf ans et je paraissais encore bien plus jeune que je n’étais, j’étais timide ; j’avais quelque chose de gauche et d’embarrassé dans mon allure, peut-être même n’avais-je pas l’esprit bien vif et bien alerte ; j’avais la vague impression d’être un individu abandonné et inférieur.

Je n’étais donc pas à même de faire front, à moi tout seul, contre ceux qui se faisaient un plaisir de me tourmenter et de me tourner en dérision. Mais, au fond de moi-même, je me révoltais violemment contre cette triste existence et je dressais une résistance acharnée.

Quolibets, farces, brimades, injures, j’ai connu et supporté tout cela ; je pardonne et j’ai pardonné à ceux qui me les firent souffrir, il y avait certainement parmi eux de braves garçons mais c’était leur mentalité et la mienne qui étaient trop différentes, le milieu où ils avaient vécu et le mien qui étaient trop dissemblables.

Lorsque je fus désigné, dans les premiers de la liste, pour partir, soi-disant au front, je fus heureux, je pensais que ce serait une délivrance. Mais je me trompais, je n’avais pas encore fini de souffrir et, jusque dans la tranchée, on allait longtemps encore m’appeler « le Curé » et me tourmenter.

Dès notre arrivée à la caserne on nous donna l’uniforme, le fusil et la baïonnette. Immédiatement nous commençâmes à être exercés au maniement des armes.

Nous devions être certainement les soldats les plus mal habillés de France. On nous distribua des vêtements crasseux et tachés si bien que, le soir, je n’osais pas sortir en ville tant ma capote était piteuse. On nous laissa une rangée de boutons de cuivre ; l’autre rangée nous dûmes l’arracher, elle devait servir à la confection des capotes neuves pour ceux qui partaient au front. Pour ces capotes neuves les boutons de cuivre étaient recouverts d’étoffe bleue afin qu’ils ne fussent pas aussi visibles. Nous n’avions pas de cravates de toile. On nous en confectionnait en découpant tout simplement de longues bandes dans le drap des vieilles capotes. J’eus la chance d’hériter d’un képi rouge presque neuf parce qu’il était petit et que personne n’aurait pu y mettre la tête. Mais j’en étais sans doute trop fier car je ne le gardai pas longtemps. Un matin en m’éveillant je le trouvai remplacé par un autre vieux képi très crasseux et si grand qu’il me cachait les oreilles et les yeux et me tombait sur le nez.

J’eus beau me plaindre de cette mauvaise farce au sergent-major qui passait dans la chambrée, mon képi neuf ne me fut pas restitué. Le sergent-major me répondit que puisque mon képi ne portait pas de marque spéciale il ne pouvait me le faire retrouver et que, comme je ne pouvais pas aller à l’exercice nu-tête, force me serait bien de prendre celui que j’avais. Heureusement je pus l’échanger avec celui d’un camarade qui en avait un beaucoup trop petit mais tout aussi crasseux.

C’est là une des farces que l’on me fit. En voici une autre : quelques loustics de la chambrée m’assurèrent que l’un d’eux avait uriné dans mon bidon ; comme je les jugeais capables de l’avoir fait je ne mis plus jamais aucune boisson dans mon bidon. Je ne parle pas des farces habituelles qu’ils faisaient un peu à tout le monde : draps en saucissons, quart et bidon d’eau, « godillots » qui tombaient en avalanche sur le nez d’un paisible dormeur, etc…

Il m’arriva bien de m’irriter pour de bon lorsque la plaisanterie sentait trop le vice. Un jour, me retournant brusquement, j’appliquai une claque magistrale à un de mes camarades qui avait fait sur moi un geste inconvenant, une autre fois je fus sur le point de tirer ma baïonnette pour en menacer un autre. Intérieurement je me sentais fort car je pensais être en grâce avec Dieu.

Nous n’avions pas de lits dans la chambrée, nous avions de petites paillasses que nous roulions en cylindres chaque matin. Assis sur ma paillasse, je lisais parfois quelque passage du Saint Évangile et d’ l’Imitation de N.S. J.C. Dans le petit livre que je portais toujours sur moi je trouvais ma nourriture spirituelle, puis, prenant mon havresac renversé sur les genoux, j’écrivais des lettres à mes parents, aux Frères, à des amis, à mon Curé.

Les lettres que j’écrivis aux Frères et à mon Curé portaient l’écho de ce que je souffrais du point de vue moral. Ils me répondaient en m’encourageant et en me donnant de bons conseils surtout pour conserver la pureté.

J’ai dit comment j’étais arrivé à la caserne avec une blessure à un doigt de la main droite. Ne sachant à qui m’adresser pour avoir des soins, à mon arrivée, cette blessure fut négligée ; avec le maniement du fusil et la graisse d’armes dont il était recouvert ma blessure s’envenima et bientôt j’eus toute la main enflée. J’allai chez le Major qui m’envoya à l’hôpital militaire de Corte.

Quelques uns firent à propos de l’enflure de mon doigt des plaisanteries plus que saugrenues, d’autres laissaient entendre que je l’avais peut-être fait exprès pour me faire réformer et ne pas aller au front.

Cet hôpital de Corte était un drôle de dépotoir. L’officier supérieur qui le dirigeait, un médecin à quatre galons, paraissait en faire la moindre de ses préoccupations. Tout son service semblait consister à traverser rapidement les salles, le matin ; suivi de deux jeunes femmes qui étaient de soi-disant infirmières mais auxquelles les hospitalisés attribuaient un autre titre et un autre rôle.

Il regarda mon doigt enflé plusieurs jours de suite sans rien ordonner ni rien dire de particulier. Enfin, un matin, il l’examina plus attentivement, le pressa, le fit manœuvrer et, tandis que les deux infirmières riaient de la grimace qu’il m’avait fait faire il déclara : « Il doit y avoir du pus là-dedans ». Il tira un bistouri et me fit sur le champ une profonde entaille longitudinale dans le milieu du doigt malade. Il n’y avait pas trace de pus ; il s’était trompé mais, par contre, je crois qu’il me coupa un nerf car, depuis lors, mon doigt n’a plus fonctionné normalement.

La cicatrice n’était pas encore fermée que l’on me renvoya à la caserne. Je voulus revenir voir le Major pour ce doigt, celui-ci me marqua une consultation motivée et le caporal m’expliqua que cela signifiait qu’il ne fallait pas revenir le voir et que je devais aller à l’exercice sous peine de punition.

Mon petit séjour à l’hôpital m’avait mis en retard pour le maniement des armes et ne n’apprenais pas assez vite les mouvements à exécuter pour prendre les différentes positions du tireur. Les sous-officiers et les caporaux s’impatientaient à me faire recommencer les mêmes mouvements et mon caporal m’infligea une punition de deux jours de consigne pour avoir « mis de la mauvaise volonté dans l’exécution des mouvements ». Je n’avais pas de mauvaise volonté du tout ; j’étais en retard et peut-être trop maladroit.

Ce fut ma première punition à la caserne ; j’en eu une autre. Un Dimanche matin je fus désigné pour la corvée de quartier et ainsi, ce Dimanche-là je ne pus aller à l’église pour entendre la messe.

Nous étions aussi mal nourris que mal habillés dans cette fameuse caserne du Petit Séminaire de Corte. Assez souvent le rata était fait avec de la viande ou du poisson avariés qui sentaient mauvais. Alors le caporal allait se plaindre au bureau de la compagnie et on nous donnait quelques boîtes de sardines pour le remplacer. Le matin, à l’exercice, j’avais faim et tout mon argent de poche était employé à m’acheter pour quelques sous de pain et de chocolat. J’achetais aussi de quoi écrire et c’était là toutes les dépenses que je faisais.

Je n’osais jamais demander un sou à mes parents durant toute la guerre. Je leur disais, dans mes lettres, que les Frères m’en envoyaient et que je n’en avais pas besoin.

Une fois que les vingt francs que m’avait fait remettre le frère Visiteur Publius à mon départ de Caluire furent épuisés j’osai parler d’argent de poche au frère Polycarpe de Jésus. Celui-ci m’envoya cinq francs encore en me faisant remarquer qu’il le faisait de lui-même et sans en avoir le droit mais que, dorénavant, je devrais faire un compte-rendu détaillé de toutes mes petites dépenses et le lui envoyer. Je compris que j’étais un importun ; je ne fis pas de compte-rendu de mes petites dépenses et, depuis, je m’abstins de faire la moindre allusion à mon argent de poche lorsque j’écrivais à un Frère. Je continuais à écrire à mes parents que les Frères m’envoyaient tout ce qu’il me fallait et que je ne manquais de rien. Mais je mentais à chaque fois.

Donc à partir de cette époque je ne reçus plus un sou de la part des Frères, jusqu’à ma captivité en Allemagne en 1916.

Mon frère aîné qui n’avait pas été mobilisé et qui travaillait de son métier de serrurier m’envoya de temps à autre quelques pièces de cent sous surtout lorsque je fus au front, sans que d’ailleurs je ne lui eusse jamais rien demandé, au contraire. Un cousin, une cousine, mon parrain m’envoyèrent aussi quelques pièces de cent sous. Mon Curé lui-même m’envoya quinze francs.

Bien que m’étant fait une loi de ne rien demander à personne je ne cache pas que j’avais bien de la joie lorsque je trouvais un mandat dans une lettre.

Au commencement de Mars 1915 je fus inscrit sur la liste pour partir ; « au front, au front ! » nous disaient les camarades non inscrits sur cette liste ; mais non, ce ne fut pas au front, du moins pas tout de suite et les non inscrits y montèrent bien avant nous. Nous étions désignés pour faire partie d’un nouveau régiment en formation, le 415e qu’on appelait régiment de marche et nous devions, disait-on, partir pour les Dardanelles. Nous eûmes la primeur du nouveau costume bleu horizon ; on nous donna un képi et une capote neufs de cette couleur. Capote et képi seulement. Après quelques jours d’exercice que nous faisions à part, nous, les bleu-horizon, nous dûmes nous embarquer à Bastia pour revenir à Marseille.

Lettres de Jean Vergne à sa famille

Corte, le 1er janvier 1915

Chers Parents

Bonne et heureuse année à tous : Père, Mère, Frère et petites sœurs. Qu’elle soit pour vous tous une année de bonne santé et de bonheur et pour la France une année de victoire.

Je dois faire un effort pour vous écrire car le doigt majeur de ma main droite est très enflé et me fais assez mal. Tout d’abord je ne pensais pas pouvoir tenir une plume. Je m’étais laissé pincer ce doigt à une porte qui battait lorsque notre bateau était très secoué par la tempête pendant la nuit de notre traversée de Marseille à Bastia. Jusqu’à présent il ne me faisait pas souffrir mais maintenant il a beaucoup enflé et demain matin je devrai me faire porter malade.

Aujourd’hui comme les Dimanches nous avons quartier libre de 10h du matin à 10h du soir. Pendant la semaine, matin et soir, nous sommes à l’exercice. En fin de journée on est rendu.

On nous a déjà remis sac, fusil et baïonnette, ceinturon et cartouchières. Je n’avais jamais eu un fusil entre les mains jusqu’à présent et je ne sens pas très adroit à manier cette arme.

Malgré toutes nos fatigues nous ne sommes pas trop mal. La soupe et le rata se mangent avec appétit. Évidemment on n’est pas en temps de paix et il y a moins d’ordre et de bonne organisation. Les équipements et effets qui nous sont remis réduits au minimum et usagés.

Si vous désirez que je vous parle de Corte, je vous dirai que ce n’est pas un coin très agréable. Nous sommes dans une région montagneuse et dans les rochers. Corte a plutôt l’aspect d’un village que d’une ville ; tout y paraît très pauvre et dénudé. On ne voit pas traces de cultures et de récoltes. Il semble que les gens n’y vivent que par l’intermédiaire des soldats qui y sont fort nombreux.

Les habitants ne semblent pas très gracieux. Il n’y fait pas encore très froid ; je n’ai pas vu de la neige jusqu’à présent.

Je pense que vous avez reçu ma dernière lettre. Quant à moi, je n’ai pas eu encore de vos nouvelles. Je vous ai envoyé quelques cartes postales de Marseille et de Corte. Ne m’envoyez rien ; j’ai tout ce qui m’est nécessaire.

Mettez un nom et une adresse très lisibles ; les vaguemestres se plaignent toujours qu’ils ne peuvent pas les lire.

Je vous embrasse tous bien affectueusement.

Votre petit soldat qui vous aime.

Jean Vergne

P.S. Notre rata se compose invariablement des denrées suivantes : macaroni, viande, haricots, riz et pommes de terre.

Il y a ici beaucoup d’Ardéchois. Les jeunes troupiers sont des recrutements suivants : Marseille, Privas, Montpellier, Perpignan, Nîmes, Pont-St-Esprit et Corte. Tous les gradés sont des Corses (ou presque tous). Nos caporaux instructeurs sont tous de la classe 14.

Jean-Noël VERGNE, au 173e R.I., 30e Cie, 1ère Section, 4e Escouade, à Corte (Corse)

Hôpital Militaire de Corte, le 12 janvier 1915

Chers Parents

Il ne m’est guère facile d’écrire car j’ai le doigt majeur de la main droite gros comme une saucisse et enveloppé d’un pansement. Je ne puis tenir la plume qu’entre le pouce et l’index et ça ne va pas aussi mal que je l’avais craint.

Je viens de recevoir votre lettre ainsi que le mandat qu’elle contenait. Ne vous privez pas pour moi. J’avais encore dix francs dans ma bourse.

… Le 7 janvier je suis revenu à la visite et le Major m’a fait délivrer un billet d’hôpital. Le 8 janvier au matin je suis entré à l’hôpital avec l’indication : « phlegmon à la main droite » donnée par le médecin-major, mais je ne pense pas que c’en soit un. Des infirmiers semblent plaisanter en examinant ce doigt enflé, l’un dit que c’est une « infrangite » ??… l’autre un panaris « de la gaine » ?, un troisième un abcès.

Le 10 janvier, le Major de l’hôpital nous a visité accompagné de deux infirmières (les camarades murmurent que ces deux infirmières sont « ses poules »). Il a examiné mon doigt et a dit : « Il doit y avoir du pus là-dedans » et tirant son bistouri il l’a ouvert d’une large entaille entre la première et la deuxième phalange mais, contrairement à ce qu’il avait pensé, il  n’y avait pas de pus du tout. Le doigt a seulement un peu saigné. Pendant qu’il me l’entaillait j’ai dû faire quelque grimace, ce qui a fait rire les deux infirmières.

Le doigt reste toujours très enflé mais moins que les premiers jours et il ne me fait presque plus mal. Je pense que ce sera vite guéri.

En attendant mon fusil a eu le temps de se couvrir de poussière à la caserne et lorsque je le reprendrai je vais être le plus bleu des bleus. 

…La santé, il me semble, ne va pas trop mal.

Adieu, chers Parents. Bonne année à tous.

Votre fils et frère qui vous aime tous bien tendrement.

173e R.I., 30e Cie

Corte, le 22 janvier 1915

Chers Parents

Je viens de recevoir une lettre d’Hervé qui m’a bien fait plaisir. Jusqu’au 10 janvier j’avais langui de n’avoir pas de vos nouvelles mais à présent je vois que vos lettres ne se perdent pas en route comme je l’avais craint. J’ai eu le bon saucisson que vous m’avez envoyé merveilleusement emballé, le lendemain du jour où j’ai reçu votre lettre et votre mandat.

[note ajoutée : Saucisson volé par les camarades de chambre]

J’espère que vous avez bien reçu la lettre où je vous disais que j’étais à l’hôpital pour faire soigner mon doigt. J’y suis toujours car ce doigt n’est pas encore guéri. Les premiers jours on lui faisait prendre des bains chauds et ensuite des pansements humides. Mon doigt étant très enflé, le Major a craint qu’il était plein de pus. Il me l’a ouvert d’un coup de bistouri mais il n’en est sorti que du sang. Maintenant on ne m’y fait plus rien ; il a désenflé et ne fait pas mal mais il m’est impossible de le plier aux articulations.

…En réalité je suis mieux ici à l’hôpital qu’à la caserne mais j’y trouve le temps un peu long. Les camarades s’en vont s’exercer à creuser des tranchées dans la neige tandis que moi je ne sais que faire, bien au chaud dans une chambre. Je vous assure que je préfèrerais souffrir comme les autres et n’avoir pas de mal à ce doigt.

Nous sommes douze dans cette salle où je suis. Tous sont blessés ou ont quelque chose dans le même genre que moi. Le Major nous visite tous les matins.

Hier est mort un soldat malade de la classe 15. Il paraît que beaucoup de soldats se font porter malades.

Le temps est assez froid à Corte, le 19 janvier est tombé la première neige sur la ville et, ayant gelé, elle n’a pas encore disparu.

Hervé me dit que Defrance est caporal ; je n’en suis pas étonné. Ici le jour de l’an, on a demandé des élèves officiers et tous ceux qui avaient un diplôme d’études : brevet, etc. ont été envoyés à une école de préparation à Marseille. Pour moi, pas de chance, je suis gêné avec mon doigt.

Nos lettres ne bénéficient de la franchise postale que si elles portent le cachet Commandant. Nous devons pour cela les remettre à ceux qui sont chargés de les prendre.

Adieu, chers Parents, n’ayez aucune inquiétude pour moi. Tout va bien.

Bonjour à tous.

Jean

Corte, le 25 janvier 1915

Chers Parents,

Je viens de rentrer dans ma compagnie avec 4 jours de repos.

…Notre organisation paraît s’améliorer. Nous avons maintenant des poëles dans notre chambrée et l’on dit qu’on va nous donner des lits ces jours-ci. Nous avons également une couverture de plus.

On parle de former un convoi pour le 15 ou le 20 février et un autre pour le 1er mars. Si je n’avais pas eu ce doigt malade, je vous assure que j’aurais demandé à être du 1er convoi.

…Je ne connais pas les conscrits dont Hervé me parle. Ils ne sont pas dans ma compagnie. A Corte, on a trois casernes ; celle de la Citadelle, à la pointe du rocher, au-dessus de la ville, celle de la Minoterie et celle du Séminaire où je suis. Au Séminaire il y a la 29e, la 30e et la 31e compagnies. La 32e compagnie se trouve dans la Citadelle.

Je connais, dans la 30e compagnie, un nommé Vacher qui est d’Annonay et qui a travaillé à Quintenas chez le boucher Léorat, je crois.

Je connais également un émigré de la Meuse qui était à Annonay avant de venir ici. C’est un nommé Vacarel. Son père travaille chez Meizonnier, il teint les cuirs.

Il fait assez froid à Corte ; la neige tombe abondamment et gèle ensuite. Les camarades ne sont allés à la manœuvre qu’après la soupe de 10h.

J’espère que vous allez tous bien à la maison. Je vous embrasse tous affectueusement.

Votre soldat qui vous aime.

Jean

P.S. J’oubliais de vous dire que, pendant mon séjour à l’hôpital, on m’a changé d’escouade. J’étais à la 4e, maintenant je suis à la 3e avec un caporal Corse de la classe 1914.

(173e R.I., 30e Cie, 3e Escouade)

Corte, le 28 janvier 1915

Chers Parents,

J’ai reçu aujourd’hui votre bonne carte à laquelle je m’empresse de répondre. 

…Hier, on a fait une marche de 30 km avec le sac et tout l’équipement. Les malades ou exempts de service ont été contraints de porter avec les autres comme d’habitude ; mais après avoir fait un km le Commandant nous a fait faire demi-tour, comme d’habitude également. Ce soir on fait une marche de nuit mais je me suis arrangé à l’amiable avec mon caporal pour ne pas y aller. C’est donc pendant que les camarades, sac au dos, trottent au clair de lune que, moi, je vous gribouille cette lettre sur ma paillasse.

J’ai fait connaissance avec les deux conscrits de St Jeure d’Ay dont me parle Hervé. Tous les deux sont à la 31e Cie. Vercasson Paul connaît bien Emile Vergne qui lui faisait ses habits.

La santé va bien. Je souhaite que ma lettre vous trouve de même.

Votre petit pioupiou qui vous aime.

Jean

 

P.S. La marche de nuit n’a pas été longue, les camarades viennent de rentrer. Or il n’y a guère plus d’une heure qu’ils sont partis.

J’oublie toujours de vous dire que nous avons des Boches en quantité à Corte.

Ce sont des officiers qui font ici du tourisme en montagne à volonté. Bien qu’ils soient en civil il ne faut être bien malin pour les reconnaître. Des gamins leur ont lancé des boules de neige, ce qui leur a valu des contraventions.

Les journaux disent que l’Allemagne prépare sept millions et demi d’hommes pour le printemps prochain. Cette maudite guerre n’est donc pas encore finie ! Espérons quand même !

Je pense que vous avez bien reçu mes deux précédentes lettres.

Jean

Corte, le 20 février 1915

Chers Parents

J’ai reçu votre dernière lettre le jour même où je vous ai adressé une carte. La santé va bien et tout ne va pas trop mal. On bûche toujours. Maintenant l’on est mobilisable et l’on s’attend à partir pour le front. On nous a fait la vaccination antityphoïdique par trois fois. On ne nous a pas laissés au repos mais tous se sont ensuite fait porter malades. Je vous dirai que, pour le moment, je ne suis pas des plus adroits pour le tir.

On a affiché la liste des déserteurs du dépôt depuis la mobilisation. Le nombre en est de 66. Tous sont Corses. Heureusement qu’il n’y en a aucun de notre 30e Cie.

Les soldats ayant été punis pour absence illégale sont partis ou partent avec les plus prochains convois pour le front. Je pense qu’il est préférable pour moi de ne pas demander à partir avec les premiers convois car ils se composent en partie de punis ou de disciplinaires.

Ces jours-ci nous ne sortons presque pas de la caserne car il pleut continuellement. Le temps est employé à la théorie.

Ne vous inquiétez nullement pour moi, je ne manque de rien. Ne m’envoyez pas d’argent. J’ai actuellement 25 francs dans mon porte monnaie et nous sommes assez bien soignés. Tâchez de bien vous soigner vous aussi et de ne pas vous faire de soucis. Je prends les choses gaiement et je dis avec les autres : encore une vingtaine de jours et l’on ira voir les casques à pointe. 

Nous apprenons en deux mois ce que les autres apprenaient en trois ans. Le Capitaine ne veut pas que l’on fasse d’autres théories que les théories pratiques sur les opérations de la guerre. Aussi on nous a plus appris l’escrime à la baïonnette et le tir que la gymnastique.

Je vois que la liste des victimes augmente à Quintenas et je crois bien qu’elle augmentera beaucoup par la suite.

Adieu, chers Parents, je vous embrasse tous bien affectueusement.

Votre fils qui vous aime.

Jean

Corte, le 28 février 1915

Chers Parents

J’ai bien reçu la lettre d’Hervé ainsi que sa carte. Je suis toujours en bonne santé. Les premiers jours de la semaine, du 21 au 28, il pleuvait sans arrêt tandis que les hauteurs se couvraient de neige.

À cause de ce temps-là, on ne quitte pas la caserne. Maintenant les exercices reprennent et plus fort qu’avant. On fait de l’escrime, du tir sur cible ou sur silhouette ainsi que du tir de combat. On organise de petits postes avec des sentinelles et des patrouilles. Le 26, nous avons fait cela pendant la nuit de 8 à 11 heures.

On a dressé la liste du départ des hommes de la classe 15 de la 30e Cie. Toute la compagnie y est au complet. Je suis le 8e de la liste. On commence à nous habiller pour le départ. Je pense que, d’ici quinze jours, nous ne serons plus à Corte. Nous serons probablement à Bastia sinon à Marseille.

Mon doigt restera, je crois, légèrement estropié. 

…Je vois qu’à Quintenas la classe 16 est bien moins nombreuse que la 15. Je vois aussi que les personnes du village disparaissent. J’ai été surpris en apprenant la mort du père et du fils Pascal.

Je vous envoie la photo qui fut prise à la hâte pendant une pause à l’exercice. Nos fusils sont en faisceaux et nous tournons le dos à la ville de Corte. Vous m’y voyez à droite et à genoux. Une autre photo a été prise aujourd’hui. Vous m’y verrez avec des camarades et le caporal de mon escouade. Je vous la ferai parvenir aussitôt que je l’aurai.

Tout va bien. J’ai tout ce qu’il me faut pour le moment.

Adieu, chers Parents. Faites-moi savoir si vous êtes tous en bonne santé.

Je vous embrasse tous bien fort : Père, Mère, Frère et petites Sœurs.

Votre soldat

Jean

Corte,  le 3 mars 1915

Chers Parents

Deux mots à la hâte pour vous dire qu’il y a du nouveau.

Je vous avais dit dans ma dernière lettre que l’on avait dressé une liste pour le départ des hommes de la classe 1915 et que j’étais le 8e de la liste.

Maintenant l’on a rassemblé les trente premiers de cette liste qui sont les benjamins de la classe 15, c’est-à-dire ceux qui, comme moi, sont nés vers la fin de l’année 1895.

L’on nous a donné à tous la nouvelle tenue de campagne, la belle capote gris-bleu au grand col rabattu avec des goussets à la hauteur des seins, le képi plat de la même couleur. Aujourd’hui, nous nous sommes astiqués après avoir fait avec les autres une marche de plus de 20 km. Demain, jeudi, le Commandant nous passe en revue et il est probable que, après-demain, vendredi, nous partirons pour une destination inconnue.

Notre compagnie est, paraît-il, une compagnie de marche. En prenant 30 hommes dans chaque compagnie, Corte en comptant une dizaine, on obtient une moyenne de 300 hommes. On nous avait dit que nous ne serions pas dirigés sur le front avant le 1er avril, mais nous ignorons où nous serons dirigés. Des bruits ont couru d’après lesquels nous serions dirigés vers le Levant. Mais, vous savez… chacun dit ou répète la sienne et les dires ne sont souvent que des fables. Advienne que pourra !

Je pars avec plaisir, mieux content même que si je savais où je vais car j’aime l’imprévu et l’aventure. Dieu dispose de tout et il me préservera de tout.

À partir de maintenant je vous conseillerais donc de ne plus m’écrire à Corte et d’attendre que je vous donne une nouvelle adresse.

La santé va toujours très bien. Rien ne me manque. Je vous envoie les photographies. J’espère que vous avez reçu ma dernière lettre et les quatre photos que je vous ai envoyées.

Votre fils qui vous aime.

Jean

P.S. Si j’ai l’occasion d’être photographié avec la nouvelle tenue de campagne, je vous enverrai aussitôt une photo.