FDQ08

Compter sur les femmes des campagnes

Le discours du Président du Conseil, René Viviani, dès le 2 août 1914 témoigne de l’idée dominante d’une guerre courte.

Document affiché dans les lieux publics

Document affiché dans les lieux publics

Les autorités civiles et militaires françaises n’ont prévu aucun plan de ravitaillement ou de production de guerre. Viviani s’adresse uniquement aux populations rurales ; le monde urbain et industriel est totalement éludé. Dans une France encore très rurale, la mobilisation intervient en pleine période des grands travaux agricoles. Il faut donc que la main-d’œuvre masculine soit provisoirement remplacée par les femmes et les enfants.

« …Au nom du Gouvernement de la République, au nom de la Nation toute entière groupée derrière lui, je fais appel à votre vaillance, à celle des enfants que leur âge seul et non leur courage dérobe au combat.

Je vous demande de maintenir l’activité des campagnes, de terminer les récoltes de l’année dernière, de préparer celles de l’année prochaine : vous ne pouvez pas rendre à la Patrie un plus grand service.

Ce n’est pas pour vous, c’est pour Elle que je m’adresse à votre cœur.

Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent la frontière,  avec l’indépendance du pays, la civilisation, le droit.

Debout, Femmes Françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie ! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille.
Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés
!

Il n’y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime : tout est grand qui sert le Pays. 

Debout à l’action, au labeur !
Il y aura demain de la gloire pour tout le monde !
»

Faire appel à la main d’œuvre étrangère

Délibération du Conseil Municipal de mai 1915

Délibération du Conseil Municipal de mai 1915

Dès 1914, l’état recrute des étrangers et des coloniaux : 80 000 Algériens, 35 000 Marocains, 18 500 Tunisiens, 49 000 Indochinois, 37 000 Chinois, 5 500 Malgaches. Les travailleurs étrangers viennent des pays limitrophes (Espagne, Portugal, Italie, Grèce) auxquels s’ajoutent des dizaines de milliers de réfugiés belges. Ce sont surtout les Espagnols qui travaillent dans l’agriculture, les coloniaux eux sont souvent employés dans l’industrie ou l’intendance.

Le SMOA (Service de la Main d’Œuvre Agricole) gère les travailleurs, les place, les contrôle et assure le respect des normes (contrat de travail, hygiène, conditions de vie, ordre public). Cette organisation fait une double distinction : professionnelle et raciale. Les Européens de race blanche sont relativement libres, par contre les Coloniaux sont militarisés et surveillés étroitement.

Le gouvernement souhaite réguler les relations avec la population française. Pour cela il favorise le repli de chaque communauté sur elle-même afin de limiter les échanges. Les rapports entre les coloniaux et les femmes françaises inquiètent les autorités qui insistent sur les « inconvénients que peuvent présenter des unions entre françaises et étrangers ou coloniaux, notamment la condition des enfants ».

La crainte de voir ces inconnus arriver dans les campagnes se manifeste à Quintenas dès 1915 comme le montre cette demande visant à exclure une aide sous cette forme.

Utiliser des prisonniers ou des militaires

Délibération du Conseil Municipal de mars 1916

Délibération du Conseil Municipal de mars 1916

De nombreux camps de prisonniers de guerre allemands implantés dans la région Rhône-Alpes peuvent fournir de la main d’œuvre pour aider aux travaux agricoles.

Les camps les plus proches de Quintenas sont situés à Romans, Valence. Il semblerait même qu’il y ait eu un camp à Andancette.

30 prisonniers sont affectés à Quintenas du 12 mai au 11 août 1916. Ils sont hébergés au Peyron et mis à disposition des propriétaires de la commune pour la somme de 3 F ou 3,50 F par journée.
Camp de prisonniers allemands de Romans
Source CICR (Comité International de la Croix-Rouge)

 

Camp de prisonniers allemands de Romans - 
Source CICR (Comité International de la Croix-Rouge)

Camp de prisonniers allemands de Romans


Les effectifs étant insuffisants face aux besoins,
une circulaire du ministère de la guerre datée du 12 janvier 1917 met à disposition les hommes des classes 1888 et 1889 comme main d’œuvre agricole pouvant bénéficier d’un détachement. Ils ne sont plus mobilisés comme militaires au front mais comme militaires travaillant aux champs.

Demander des permissions agricoles

L’autorisation des permissions est donnée par Joffre en Juin 1915.

Les permissions dites « agricoles » apparaissent suite à une décision du Ministre de la guerre en date du 1er septembre 1915 : 15 jours accordés entre le 1er septembre et le 15 décembre. Sont concernés les propriétaires exploitants, fermiers, métayers, maîtres-valets, domestiques agricoles et ouvriers agricoles.

Les bénéficiaires sont, à cette date, les territoriaux et les réservistes territoriaux, les auxiliaires de toutes classes et les non-mobilisables pour raison de santé ; tous des hommes appartenant à la zone de l’intérieur ou aux dépôts stationnés dans la zone des armées. C’est à dire qu’elles bénéficient uniquement aux hommes les moins exposés au feu. Elles sont ensuite étendues aux combattants mais créent un sentiment d’inégalité car les autorisations dépendent du secteur auquel le soldat est affecté. En effet elles sont suspendues si le soldat n’est pas dans un secteur « calme ».

La question des permissions agricoles est un sujet de polémique et de frustration qui perdure pendant toute la durée du conflit.

Jean Vergne, soldat du hameau de Montjoux, affecté au 415e R.I. mentionne souvent ce point dans ses correspondances avec sa famille.

« Je voudrais bien avoir une quinzaine de jours de permission. Je dirai au Commandant Major que depuis mon incorporation au début de Décembre 1914 jusqu’à ce jour je n’ai pu bénéficier d’aucune permission même pas de 24h. »

Lettre du 23 novembre 1915

« Je viens de voir Gaston Léorat qui m’affirme que l’on accorde des permissions agricoles de 15 jours pour la taille de la vigne. Il faut pour cela un certificat du Maire indiquant que l’on a besoin d’aide pour des travaux agricoles et spécialement pour la taille de la vigne. »

Lettre du 28 janvier 1916 

Certificat délivré par la Mairie de Quintenas

Certificat délivré par la Mairie de Quintenas

« J’ai bien reçu le certificat que je vous avais demandé. 

Léorat m’avait dit que je pourrais obtenir une permission agricole mais je ne suis pas sûr que cela réussisse. On ne les accorde plus aussi facilement maintenant. Je vais néanmoins tenter ma chance. »

Lettre du 4 février 1916

« Gaston Léorat m’a établi mon titre de permission bien en règle Dimanche dernier. Je l’ai présenté au Capitaine de ma Cie mais il a refusé de la signer en disant que j’étais trop jeune et qu’il fallait être d’une classe antérieure à 1906 pour y avoir droit. Je pensais y avoir droit car j’avais été déclaré inapte pour un mois. La première circulaire du Ministre de la Guerre ne fixait pas d’âge mais il en est paru une autre que je ne connais pas. Je tâcherai d’en avoir connaissance. »

Lettre du 8 février 1916 

« Il y a de nouvelles dispositions pour pouvoir obtenir une permission agricole. Le certificat doit être visé par le Maire et par le Préfet. Il y avait eu, paraît-il, des abus et c’étaient des commerçants qui avaient le plus profité de ces permissions agricoles. »

Lettre du 10 février 1916

« Mon père m’envoie une coupure du journal à propos des permissions agricoles. Il pense que je pourrai en obtenir une.

Auguste Faurie, de retour du front, est venu les voir. Il se rend à Aix et Tarascon pour y être désarmé car il est mobilisé dans une unité de guerre en qualité de tourneur sur métaux. »

Lettre du 11 février 1916

« Le certificat a été visé par Léorat mais je ne l’ai pas encore présenté au Capitaine de ma Cie. Quinze jours avant mon arrivée au dépôt, ces permissions étaient accordées à tous et tous avaient obtenu 15 jours. Maintenant on n’en accorde presque plus. Ce sont les Commandants de Compagnies qui exigent eux-mêmes que les certificats soient visés du Préfet. »

Lettre du 17 février 1916

« La permission agricole est systématiquement refusée à tous ceux qui présentent un certificat non visé par le Préfet. »

Lettre du 22 février 1916

« Maintenant je ne compte guère pouvoir obtenir cette permission agricole. Il paraît que ça chauffe dur en ce moment du côté de Verdun. » 

Lettre du 25 février 1916

Une permission agricole de 15 jours lui est finalement accordée.